CHAPITRE XHI
ceux-ci n'auront plus de raison de se plaindre! Nous avons^ montré que, dans l'extrême Ouest, ni le capital ne peut se passer d'eux, ni eux-mêmes ne peuvent se hausser aux exigences, d'ailleurs outrées, des syndicats d'ouvriers blancs. Les salaires n'obéissent pas, dans leurs mouvements de hausse ou de baisse, à des lois factices ; ce n'est pas arbitrairement qu'ils se règlent, c'est sur les conditions matérielles et morales d'une société donnée, principalement sur les besoins réellement sentis du monde ouvrier. Des travailleurs de formation et d'exigences totalement différentes ne se feront jamais payer de même.
Doit-on compter sur la guerre pour trancher le différend, et est-ce la force des armes, cette « raison suprême » ou jadis crue telle, qui fera à chacun sa place et mettra tout en ordre? C'est, au fond, l'idée la plus répandue; et dès que la difficulté traverse une phase plus menaçante, on commence à supputer, jusqu'en Europe, les chances des rivaux probables, l'état de leurs finances et de leur armée, principalement la puissance de leurs flottes, le nombre de leurs cuirassés et de leurs torpilleurs, la qualité de leur commandement et de leurs équipages. A vrai dire, même, on est étonné du sang-froid et de la sagesse que témoignent, au moment des crises, les gouvernements de deux peuples aussi fiers ; on n'en revient pas de voir les précautions qu'ils prennent, les concessions qu'ils s'accordent ; on se demande pourquoi tant d'égards où l'on n'attendait que protestations, et pourquoi des ententes où l'on prévoyait des ultimatums.
Il faut le comprendre et s'en réjouir : à moins d'accidents, qui restent toujours possibles, mais ne sont pas ici plus probables qu'ailleurs, la guerre n'est pas prochaine entre le Japon et les Etats-Unis, parce qu'elle n'est jugée opportune ni à Tokio ni à Washington.
Quoi que prétende une opinion superficielle, ou, en tout cas, localisée, les deux gouvernements ont les raisons les plus décisives de s'opposer au conflit armé. Non seulement ils sont assez sages et assez humains pour n'aimer pas la guerre en soi et pour comprendre les maux affreux qu'elle entraîne même pour le vainqueur; mais, ce qui compte encore plus chez des esprits aussi réalistes, ils ne se sentent ni l'un ni l'autre en état de la faire avec avantage, ils ne sont pas prêts à l'entreprendre, ils ne peuvent sans péril abandonner pour elle les œuvres extrêmement urgentes qu'ils sont en train d'accomplir.
Le Japon a besoin de recueillement et d'une période de paix pour se relever complètement des sacrifices en hommes et en argent que lui a imposés la guerre russe; pour faire fructifier la confiance qu'il a retirée de ses succès et bénéficier de l'élan acquis ; pour laisser aboutir les efforts encore bien nouveaux de son peuple vers l'instruction moderne, vers le perfectionnement de l'agriculture, vers le développement surtout du commerce et de l'industrie. Même en ne doutant pas de la victoire, qui cependant doit lui apparaître plus difficile à remporter que sur la Russie, quel avantage obtiendrait-il qui pût valoir ce qu'elle lui aurait coûté, balancer la perte de ses transactions présentes avec les Etats-Unis, compenser le retard apporté aux progrès de tout genre qu'il sent le besoin de réaliser, soit au dedans, soit à l'extérieur?
Voudrait-il prendre pied sur le continent américain? Rêve d'autant plus absurde, qu'il serait déjà très difficile d'y débarquer et presque impossible d'y maintenir un sérieux corps de troupes. S'emparer des îles Hawaï? Ce ne serait point trop malaisé, en effet, mais combien il est préférable d'en continuer la conquête pacifique, en les peuplant de nationaux fidèles ! Annexer les îles Philippines ? Pour plus tard.