‹ L'Amérique de demainChapitre 146 sur 167 · CHAPITRE XHI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XHI

certes, on y compte bien; mais, actuellement, que de peine pour les mettre en valeur et comme il paraît plus sage de laisser ce gros travail aux Américains ! Pourrait-on, en outre, s'y maintenir après la conquête, devant l'hostilité certaine des populations et lorsqu'on a tant de mal déjà à dompter la Corée, cette terre convoitée depuis des siècles, enfin réoccupée, et où il importe à tout prix, cette fois, de s'installer pour n'en plus sortir? C'est là, non pas ailleurs, qu'est pour le Japon l'œuvre capitale, celle qui lui assurera, en même temps qu'un riche domaine de culture, un point d'attache et de défense, de pénétration et de conquête sur le grand continent. Or, pour y réussir, étant donnée l'hostilité profonde des habitants, ce n'est pas trop de tout son effort colonial, financier, militaire, politique, surtout si l'on pense à ce que déjà lui impose de souci et de dépenses sa volonté bien arrêtée, malgré l'Europe, les Etats-Unis et la Chine elle-même, d'occuper le premier rang comme influence, prestige et affaires, en Mandchourie et dans tout le Céleste Empire. Il est possible que l'ambition nipponne se complaise d'avance dans l'établissement d'une domination qui comprendrait du côté asiatique toutes les îles, et peut-être même tous les rivages du Pacifique-Nord, depuis les Philippines, ou, qui sait? depuis les îles de la Sonde, jusqu'aux Aléoutiennes et au détroit de Behring. Mais les hommes qui dirigent avec tant de sagesse les conseils du Mikado savent bien que, pour réaliser une si vaste ambition, il ne suffit pas de quelques victoires navales.

Le gouvernement des Etats-Unis n'est pas moins éloigné de vouloir aujourd'hui la guerre; et, si la fière impétuosité de M. Roosevelt a toujours su se contenir, témoigner même de constants égards dans les rapports avec le Japon, ce n'est pas de son successeur que l'on

peut redouter une attitude provocante. Prudent et pacifique par nature, M. Taft a, de plus, l'avantage de connaître à fond et directement tous les aspects du grand problème. Sans compter qu'il fut ministre de la guerre, il a organisé les îles Philippines au nom des Etats-Unis, il a fait plusieurs séjours au Japon, il a visité la Chine, la Russie, l'Europe, et l'on peut dire que ce chef électif d'une démocratie a été préparé au gouvernement de son pays comme pas un successeur de monarque héréditaire. Enfin il est allé, quelques semaines avant de prendre les rênes du pouvoir (ce qui n'est point, à la Maison Blanche, une vaine métaphore), se rendre compte par lui-même de l'état des travaux dans l'isthme de Panama. Ce dernier soin est significatif. Là gît présentement le nœud de la question. Tant que les deux océans ne communiqueront pas, tant que la flotte américaine restera coupée, les Etats-Unis tâcheront d'éviter la guerre. Leur marine, à tout prendre, équivaut, réunie, à celle du Japon, sur laquelle elle l'emporte même par le nombre des unités, quoique peut-être inférieure par les équipages; mais la plupart des navires de guerre stationnent dans l'Atlantique, et il leur faudrait de longs mois, en faisant le tour du cap Horn, pour arriver sur l'éventuel champ de bataille. Dans quelques années, ce sera, grâce au canal, une affaire de trois semaines ; et les chances, de ce chef, seront devenues égales (1). En réalité l'on pense qu'elles auront fait mieux, et

(1) Le président Taft, en voyage officiel dans l'ouest pendant l'automne de 1909, parla plusieurs fois du Japon en termes des plus amicaux. Il n'en a pas moins répondu au gouverneur Gillett, de Californie, qui exprimait le désir — à Sacramento, le 6 octobre, — de voir porter à 16 ou 18 cuirassés la flotte chargée de défendre la côte du Pacifique : « Vous oubliez que le canal de Panama sera percé dans quatre ou cinq ans, et qu'il nous permettra d'assembler deux fois plus de navires. »

Page 1