CHAPITRE XIII
guerre il restera en présence deux races, le monde blanc contre le monde jaune, c'est-à-dire, ainsi que nous l'avons vu, deux humanités qui ne se comprennent pas et qui ne peuvent pas se fondre.
Le rapprochement qu'il n'y a pas lieu d'attendre de la guerre, pourrait-on l'espérer, dans un avenir plus ou moins éloigné, d'une conversion des Japonais au christianisme?
Il n'est certainement pas de plus profond obstacle à l'assimilation des jaunes et des blancs que la différence extrême de leurs âmes. Très opposée est leur nature physique, mais bien davantage leur nature morale, puisque plus ils vivent ensemble, plus ils se sentent divers, et qu'après les rapports faciles des débuts, rapports que, de bonne foi, l'on croyait intimes, on s'aperçoit très vite qu'une cloison de glace sépare les idées et les sentiments. C'est que, — dans la mesure où l'on peut essayer de comprendre et de résumer des questions aussi mystérieuses, — il y a, d'un côté, des siècles de christianisme, avec l'idée profonde, sinon claire, de la personnalité appliquée au concept de Dieu même, qu'elle rend plus accessible, et au concept de notre nature, à qui elle attache une telle dignité qu'une âme en arrive à valoir des mondes, bien plus encore, la mort même d'un Dieu. Et il y a, d'autre part, des siècles de bouddhisme, avec le rêve de se fondre dans le grand Tout vague; des siècles de confucianisme, avec un esprit de routine qui empêche le progrès intérieur; mais principalement des siècles de shintoïsme, avec la pensée de ne vraiment compter
conscription, ce n'est pas contre d'autres ennemis éventuels que les Japonais ou, plus tard, les Chinois.
qu'en fonction de l'être collectif, avec la volonté, d'ailleurs grande et noble, de ne se regarder, vivant ou mort, que comme un élément de la race qui dure, une chose qui doit contribuer à la gloire de l'Empereur, fils du Ciel, incarnation visible de la divinité et de la nation (1).
De ces différences primordiales, intimement liées à la formation religieuse, on en tirerait aisément d'autres par voie de déduction, et l'observation y ajouterait celle-ci, qui n'est peut-être pas des moins importantes : la secrète irritation de ne pouvoir se comprendre et de constater, tout en se méprisant, qu'il faut tenir compte les uns des autres. Mais ce n'est pas ici le lieu de tant philosopher, et peut-être voudra-t-on reconnaître, sans qu'il soit besoin de creuser plus à fond, qu'un grand pas serait fait vers le rapprochement le jour où blancs et jaunes, pénétrés d'Evangile, se regarderaient comme les enfants d'un même père céleste, les disciples du même Christ, des frères obligés de s'aimer, des âmes rachetées ensemble à un prix infini, solidaires de mérites et d'expiations, ayant même origine, et destinées à jouir
(l)De ces trois doctrines, c'est le bouddhisme qui répond le mieux à l'idée que nous nous faisons d'une religion. Introduit au Japon vers le sixième siècle de notre ère, il y a joui de la plus grande faveur jusqu'à la révolution de 1868, qui a restauré le pouvoir impérial. Celui-ci a, depuis lors, beaucoup plus favorisé le shintoïsme ou culte des ancêtres, qui s'adresse principalement à l'Empereur, mais sans exclure les héros, les hommes éminents, les soldats morts en combattant ; il est le grand obstacle à la foi chrétienne, en tant qu'il paraît la reléguer, parce qu'incompatible avec le culte des Empereurs, au rang d'une religion antinationale. Quant au confucianisme, qui fut importé aussi vers le sixième siècle, il constitue, au Japon comme en Chine, un code de morale sociale plutôt qu'une religion; tout ce qu'il recommande peut se résumer dans la loyauté envers l'Empereur, la fidélité et l'obéissance des inférieurs à leurs supérieurs, des enfants aux parents, des serviteurs aux maîtres.