CHAPITRE XIII
ensemble, tout en restant personnelles, de l'union bienheureuse à la vie d'un même Dieu. Ou, si l'on objectait que l'Evangile n'empêche pas l'inimitié entre les chrétiens, je répondrais que leurs divergences n'ont pourtant rien de comparable à celle qui nous inquiète ici, et qu'au surplus l'accord entre eux a toujours dépendu, pour une très grande part, de la fidélité qu'ils montraient à suivre l'idéal commun. Mais, s'il est vrai que l'entrée des Japonais dans le christianisme contribuerait très efficacement à rendre possible leur fusion avec la race blanche, où en est aujourd'hui cette œuvre capitale, et l'Evangile est-il en voie de se faire accepter au Japon, tout au moins d'une élite morale qui répandrait autour d'elle, par une sorte d'heureuse contagion, l'essentiel de nos idées et de nos sentiments ? Il s'en faut qu'à pareille question la réponse des faits soit encourageante. Cent cinquante mille chrétiens peut-être sur cinquante millions d'habitants, voilà le bilan religieux du pays que saint François-Xavier évangélisa avec de si remarquables succès au seizième siècle. Le catholicisme, implanté par ce grand apôtre, et qui avait gagné un million d'adeptes, fut étouffé dans le sang par la persécution de 1614; quand, après deux cent cinquante ans d'exclusion absolue, nos missionnaires purent revenir au Japon (1860), ils trouvèrent trente mille catholiques restés fidèles, dans le secret, à leur ancienne foi; et les conversions, depuis lors, c'est-à-dire dans l'espace de plus d'un demi-siècle, n'ont fait que doubler ce modeste nombre. Les différentes sectes du protestantisme, avec des ressources huit fois plus grandes en hommes et en argent, mais sans s'appuyer sur un premier contingent d'adeptes, sont parvenues dans le même intervalle à égaler à peu près les chiffres catholiques. Un évêque russe, nommé Nicolas, d'un zèle et d'une habileté hors ligne, en s'eûtourant de con-
vertis qu'il a faits catéchistes et même prêtres sans obligation de célibat, a su conquérir, lui seul, environ trente mille âmes à l'Eglise orthodoxe. Et voilà, toutes confessions chrétiennes réunies, l'état présent de l'évangélisation chez les Japonais : trois baptisés pour mille païens.
Si nous cherchons quelles causes pourraient expliquer la médiocrité ou du moins la lenteur de ces résultats, nous en trouvons une première et fondamentale dans ce fait que les Japonais regardent le christianisme comme une religion étrangère, la religion de ces blancs, dont ils ont bien voulu accepter les sciences et les industries, parce qu'elles l'emportaient trop clairement sur les leurs et qu'elles étaient indispensable à leur avancement matériel, mais dont les croyances, les inclinations, les mœurs, ne leur paraissent supérieurs en aucune façon. Et il est bien certain que pour la dignité de vie, la pratique religieuse, les préoccupations morales de n'importe quel ordre, les voyageurs, négociants, marins, d'origine chrétienne, qui fréquentent le Japon, ne sont généralement pas faits pour y donner de notre foi une bien haute idée. Il en va autrement, par bonheur, des missionnaires de toute confession; mais l'impression plus favorable que ne manquerait point de produire leur vertu, est tristement contrebalancée par leur diversité même et par l'opposition de leurs enseignements : pour des infidèles que l'Evangile commencerait d'ébranler, rien de troublant comme de le voir tiré en des sens contraires par ceux qui viennent le proposer.
Or, les difficultés seraient déjà bien assez grandes sans cette contradiction. La masse est retenue loin du christianisme par les mœurs et les habitudes; et la chasteté durant la jeunesse ou dans le mariage monogamique suffirait, parmi les autres exigences-J