‹ L'Amérique de demainChapitre 150 sur 167 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

de notre loi, à la rendre peu engageante. D'un autre côté, l'élite savante ou soi-disant telle n'a guère lu, en faits d'ouvrages religieux, que les écrits de nos incroyants ou de nos hypercri tiques; son information, assez étendue, mais superficielle, suffit tout juste à lui faire connaître les objections, sans la rendre désireuse ni capable d'entendre les réponses. Et il est triste de constater que ces réponses mêmes ne leur seraient pas toujours faciles à trouver; les rares bons livres ne sont pas traduits, et ce ne sont pas tous les missionnaires qui peuvent expliquer l'histoire des religions, résoudre les problèmes d'exégèse biblique, discuter V Essence du christianisme ou la Religion de l'esprit, détruire les insinuations de Renan et d'Anatole France, réfuter le positivisme anglais, le relativisme allemand, l'évolutionisme et le monisme presque universels, abattre par le raisonnement, ou en touchant le cœur, ce dédain transcendant de la foi que les petits Japonais ont rapporté de Berlin ou de Paris et qu'ils tiennent pour inséparable de la vraie formation moderne.

Faudrait-il donc désespérer de la conversion des Japonais au christianisme? Nous constatons, en essayant d'en comprendre les causes, qu'elle procède jusqu'ici avec grande lenteur ; cela ne veut pas dire que nous la jugions impossible. Des trois principaux obstacles auxquels se heurte l'Evangile, dans l'ordre intellectuel, moral, national, il n'en est pas un seul qui ne soit lui-même battu en brèche par des influences contraires et destiné avec le temps à s'affaiblir. Les difficultés rationnelles qui, du reste, n'atteignent que les classes cultivées, perdront de leur vigueur à mesure que des études plus approfondies guériront les savants de leur infatuation, et à mesure aussi que l'apologétique chrétienne se fera plus convaincante. En second lieu, s'il est vrai que

la morale chrétienne, par sa valeur même et par sa pureté, rebute des natures accoutumées à se satisfaire sans beaucoup de scrupule, il est également certain que le besoin d'une loi qui s'impose et d'un frein contre les passions devient de plus en plus conscient chez ceux qui dirigent aujourd'hui le Japon et qui s'effraient, non pas sans motif, du désarroi jeté dans les mœurs par la rapidité des transformations de tout genre, par l'affaiblissement des croyances anciennes, par la disparition brusque d'une société féodale, où chacun se reposait sur tous et vivait de coutumes, par l'avènement enfin d'une civilisation industrielle qui oblige les individus à trouver en eux-mêmes, dans des convictions personnelles, leur vrai, leur seul point d'appui. Et, avec la même simplicité qu'il mettait naguère à demander partout des officiers ou des ingénieurs, voici que le gouvernement réclame maintenant des professeurs de morale, et qu'il convie ses fonctionnaires à en faire donner des leçons publiques par tous les maîtres qui en seront capables, quelle que soit leur philosophie ou leur religion. Que de cet appel significatif les partisans et les ministres de l'Evangile ne se trouvent pas exclus, mais qu'au contraire les dirigeants éclairés commencent, dans le fond d'eux-mêmes, à compter sur ceux-là plus que sur les autres, c'est une preuve déjà que l'origine étrangère du christianisme n'inspire plus autant de préjugés.

Ajoutons que ce qui en reste eût vite fait de disparaître si les missionnaires venus du dehors pouvaient bientôt laisser la place à des catéchistes, à des prêtres, à des évêques indigènes. L'esprit de sacrifice, le zèle, la sobriété du peu de convertis qu'on a jusqu'ici associés au ministère religieux, témoignent de la confiance qu'il est juste de mettre dans l'avenir d'un clergé autochtone. Après tout, quelle nation, dans le

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