CHAPITRE II
Après cette leçon de poésie, le P. Mo Millan me conduit chez le docteur Nicholson. Nous le trouvons dans un fumoir turc, en compagnie de quatre ou cinq autres New-Yorkais. Tout le monde présenté, comme si nous étions en ville, on nous offre cigares et bière, et la conversation, après quelques allées et venues, se fixe comme naturellement sur les écoles supérieures du soir. Je dis l'intérêt qu'elles offrent pour moi, tout spécialement préoccupé de saisir comment l'Amérique assimile, élève, civilise le million de barbares qui lui arrivent chaque année. Le docteur Nicholson, voyant que c'est sérieux, me donne immédiatement des informations et m'invite à voir son école en octobre quand je traverserai de nouveau New- York. Je n'y ai pas manqué ; et, si on me le permet, sacrifiant l'ordre chronologique à celui des idées, j'utiliserai dès maintenant ce que j'ai appris dans cette enquête. Rien ne m'a placé plus dù'ectement en face du pouvoir d'éducation des Etats-Unis. Et il faut entendre cela montré, expliqué sur place, rapidement, sobrement, pair cette quintessence d'esprit net et de volonté sûre, par cet homme surmené et calme, serviable et pressé, par cet Américain à la dixième puissance, qu'est le docteur John T. Nicholson, principal de la Harlem Eçening High School pour hommes.
New-York a quatorze écoles supérieures du soir. La plupart sont ouvertes aux deux sexes. Celle du docteur Nicholson ne comprend que des hommes. Elle est la plus importante de toutes, et réunit trois mille étudiants au fort de l'année scolaire, laquelle dure du l«r septembre au 1^' mai, à raison de quatre soirs par semaine. Le 2 octobre, jour de ma visite, il y a déjà deux mille inscrits. M. Nicholson me conduit dans chaque classe; je n'en vois pas qui ne soit presque pleine, et d'étudiants on ne peut plus attentifs. Tous sont des employés ou des ouvriers, mais
en habits que nous dirions du dimanche, ceux que chacun revêt, le soir venu, chez les peuples d'habitudes anglaises, comme pour s'élever quelque temps au-dessus des préoccupations de l'ordre matériel. Il n'y a, pour l'admission à l'école, qu'une limite d'âge minimum : quatorze ans. On y voit des hommes faits et même des hommes mûrs; l'âge moyen, toutefois, évolue autour de vingt et un ans. Il suffît, pour entrer, d'avoir son grade des classes élémentaires ou un certificat équivalent. Les matières enseignées sont assez nombreuses et diverses pour que chacun y trouve ce qui convient le mieux à ses aptitudes, aux besoins de sa profession, aux ambitions qu'il nourrit. Dans les deux classes d'une heure qu'il peut suivre, de sept heures trente à huit heures trente et de huit heures trente à neuf heures trente, les lundis, mardis, mercredis et jeudis de chaque semaine, l'étudiant apprend, à son choix et suivant des degrés qui correspondent à son avancement, l'anglais, le français, l'allemand, l'espagnol, le latin, les mathématiques (arithmétique, algèbre et géométrie), la chimie, l'électricité, la physique, l'histoire et l'économie politique, la tenue des livres, le droit commercial, la sténographie et la dactylographie, le dessin, la mécanique, l'architecture. C'est la ville qui fait tous les frais, pai(3 les professeurs, procure l'usage gratuit des laboratoires et autres instruments de travail. Les meilleurs élèves reçoivent des récompenses, qui sont généreusement données parles professeurs. Détail extraordinaire et que je ne puis pas omettre de noter : après la visite des classes, je demande à M. Nicholson quelle est la composition ethnique et religieuse de son immense école ; il cherche avec ses collègues et, tout surpris lui-même de la proportion, il me déclare que 75 pour 100 sont des Israélites. Nous avons vu dans le chapitre précédent qu'ils atteignent, à New-York,