CHAPITRE XIII
mencent à être menacés, l'arrivée d'habitants de race blanche, et qu'ils y attirent par tous les moyens leurs compatriotes de l'Est ou les Européens. Arrivât-on seulement à maintenir par là les proportions actuelles qui, sauf pour Hawaï, sont encore excellentes, les dangers de l'immigration jaune se trouveraient presque conjurés, ou du moins ils resteraient réduits à ces inconvénients et à ces ennuis qui ne peuvent pas troubler à fond la vie d'un grand peuple.
Si abondante qu'on la suppose ou qu'on la provoque, l'afïluence des blancs ne saurait avant longtemps dépasser les ressources de tout genre que possède la côte du Pacifique. Les richesses du Washington et de l'Oregon sont encore presque neuves et apparaissent comme inépuisables ; le chiffre de deux millions et demi d'habitants que comptent ensemble ces Etats pourrait être décuplé sans y appauvrir personne, et c'est à peine s'il suffirait à en mettre en valeur tout le sol cultivable, toutes les forêts, toutes les mines, toutes les eaux fécondes et navigables. Quant à la Californie, l'Etat le plus menacé par les jaunes, elle n'offre pas, bien que fréquentée depuis plus longtemps, moins de chance que les deux autres aux travailleurs sérieux qui viendraient y gagner leur vie ; et c'est ce que je voudrais montrer ici avec plus d'insistance, après m'en être convaincu moi-même par ce que j'ai pu voir ou entendre durant les quelques semaines de mon séjour et par les documents, de facile accès, que distribue fort généreusement le comité de promotion de San- Francisco.
Depuis sa découverte par Fernand Corte/, en 1536, jusqu'à son annexion par les Etats-Unis, en 1848, l'année même où John-W. Marshall y trouva des gisements aurifères, la Californie n'avait accompli que d'assez lents progrès. Elle fut alors, comme tous les pays de mines d'or, l'objet d'un engouement
extraordinaire, mais incapable de survivre aux riches exploitations des premières années. Aujourd'hui le précieux métal, qui a fourni en tout huit ou neuf milliards, donne encore un nombre respectable de millions par an ; mais il s'y est adjoint heureusement des ressources plus normales, et l'on s'est aperçu que la vraie richesse, en Californie, comme dans le champ du fabuliste, consiste à cultiver le sol où sont signalés des trésors enfouis. Dans ce vaste Etat, large en moyenne de 200 milles et long de 800, il est vrai que 60 millions d'acres consistent en montagnes et déserts inaccessibles à la charrue, mais là même le bétail trouverait plus de pâturages qu'il n'en peut brouter ; et il reste 40 millions d'acres propres à la culture. Les glaciers et les neiges de la Sierra-Nevada alimentent, sans danger d'épuisement, des cours d'eau et des réservoirs naturels qui assureront autant qu'on le voudra l'irrigation des contrées où la pluie est insuffisante ; et il est juste de reconnaître que d'admirables travaux s'exécutent pour en profiter (1). Cependant, à tout prendre, et qu'il s'agisse des terres naturellement fertiles ou de celles qui peuvent le devenii% la proportion des parties cultivées demeure extrêmement faible ; des millions et des millions d'acres continuent d'attendre l'arrivée du colon, et la population totale, qui n'est pas tout à fait de deux millions et demi, pourrait doubler et quadrupler sans excéder en rien les possibilités, comme on dit là-bas, de ces riches territoires.
Ce n'est pas, il s'en faut, que l'on n'ait rien fait jusqu'ici pour les mettre en valeur. D'après les statistiques publiées l'année de mon séjour, en 1907, l'Etat comptait, — en dehors des noyers, figuiers,
(1) Ces grands travaux sont résumés avec précision par M. Pierre Leroy-Beaulieu dans l'Economiste français du 30 octobre 1909.