CHAPITRE II
Mes compagnons parlent politique, littérature, beauxarts, de tout à bâtons rompus. On plaisante, on raconte des histoires, et je retiens cet « à peu près » d'une Canadienne vénérable qui était allée voir sa fille, émigrée à Fall- River, dans le Massachusetts : « On a bien raison de dire chez nous, contait-elle au retour, que ces Américains sont des gens sans foi, de simples païens. J'ai traversé les Etats de part en part; je n'y ai trouvé que trois villes avec des noms de saints : Saint-Albans, Sai'atoga et Gentral-Falls ! »
Peu à peu nous semons le long de la route ces terribles Yankees et je vois, en approchant du Canada, monter de braves gens qui parlent le plus pur français des campagnes normandes (1). Nous nous arrêtons, toutefois, un peu avant la frontière. Notre station de Plattsburg est à environ trente lieues de Montréal. Le trajet a été de dix heures d'express.
Il fait encore clair quand nous arrivons, un clair de soirée limpide, où le lac et les bois prodiguent fraîcheur et parfums. Quelle joie de s'en imprégner, après New-York torride, pendant qu'une voiture légère nous emmène à 1' « Ecole catholique d'été d'Amérique », c'est-à-dire au groupe élégant et simple de chalets, de tentes, de pensions familiales, de salles de conférences — sans omettre la chapelle — qui, pour deux mois de belle saison, réunit dans le délassement, l'étude et la prière, plusieurs milliers de catholiques venus de tous les Etats, principalement de l'Est et parfois même de l'étranger (2).
(1) Il va sans dire que les Canadiens instruits parlent un français correct.
(2) De 931 au début, les hôtes qui passent chaque année par l'école, entre le 10 juin et le 30 septembre, sont maintenant au nombre d'environ 7 000. — Une autre école d'été catholique a été ouveiteen 1908 pour les Etats de l'Ouest, à Springbank, dans le Wisconsin.
36 L-A«ÉRIQUE DE DEiMAlN
L'idéal village domine la rive ouest du grand lac Champlain, au delà duquel s'aperçoivent les collines verdoyantes de l'Etat de Vermont, tandis qu'en se retournant l'on découvre les monts gris des Adirondacks. Une longue avenue sablée partage en deux les groupes de maisons; des planches de bois blanc s'en écartent pour conduire, parmi les gazons finement tondus, aux diverses demeures. Les chalets sont de telle sorte entretenus, qu'ils semblent tous être peints à neuf. La pluie et la boue ne peuvent rien contre une telle organisation ; et, quant à la poussière, on en est préservé par les eaux du lac, l'herbe des prairies, les arbres de la forêt. L'intérieur des maisons et la tenue des gens n'étalent pas une moindre netteté, ainsi que je le constate aux visites qu'on me fait faire dès le soir de mon arrivée ; partout, dans la mise et dans le mobilier, même simplicité, même sobre élégance; on n'aperçoit aucun signe de différence sociale. Je ne sais si je m'illusionne, mais il me semble que l'atmosphère morale brille également pure et comme transparente. Chacun vit sous les yeux de tous et rien n'est à cacher. Aux messes du dimanche matin, où ne manque personne, on prie avec recueillement et beaucoup font la communion. Une gaîté tranquille se reflète sur les visages, signe des mœurs simples et droites. La sécurité est telle, que l'église et la sacristie restent ouvertes, sans gardien, même la nuit. Evidemment, c'est ici une sorte d'élite qui ne pense à rien d'autre qu'à un repos honnête, à son instruction, son avancement moral ou plutôt, qui travaille à tout ce progrès sans même y penser, ce qui n'en est pas la moins bonne manière.
Je n'assisterai pas aux cours puisque, arrivé le samedi soir, il me faudra partir le lundi matin. Je recueille cependant assez d'informations pour attester que c'est pure plaisanterie de dire qu'en cette « école