CHAPITRE II
La vie sous la tente, le camping, se développe beaucoup en Amérique et non pas seulement pour la jeunesse. Des familles, des groupes d'amis vont volontiers passer quelques semaines de la belle saison dans les bois ou dans les montagnes, à reprendre ainsi l'existence primitive des prédécesseurs indiens. Rien, paraît-il, de plus agréable ni de plus fortifiant. Mais c'est pour les jeunes garçons surtout que ce sport est considéré à la fois comme le plaisir suprême et un excellent moyen de formation; ils y reprennent des goûts simples et ils y acquièrent la vigueur physique, deux avantages également précieux dans une civilisation surchauffée qui exagère les appétits et diminue les forces. Il faut entendre le P. Talbot-Smith, excellent prêtre pourtant et plutôt d'apparence austère, vanter les bienfaits des sports et surtout du hase bail, ce grand jeu national qui passe peut-être, chez les Américains, avant toute autre espèce de préoccupation. Le hase hall, me dit en revenant du camp le président de l'école d'été, favorise, rien de plus évident, le développement physique. Mais il développe aussi les habitudes sociales, par le fait qu'il se joue devant le grand public; l'instinct de solidarité, par la répartition des joueurs entre deux équipes ; la discipline, le sentiment de l'honneur et la loyauté, parce que tout s'y passe dans les justes règles. « Le hase hall, ajoute-t-il, est un instrument efficace d'assimilation. Vous voyez ce jeune Filippino ; il est regardé commebon Américain, parce qu'il joue parfaitement le hase hall.y>
Et le fait est que je n'ai vu aucune sorte de mérite plus apprécié que celui-là. Qui ne s'intéresse point au hase hall perd toute considération. J'ai dû, moimême, pour ne pas compromettre des amitiés précieuses, assister à une grande partie à New-York et demander quelquefois des nouvelles des matches engagés par les grandes équipes de New-York, de
40 L'AMÉRIQUE DE DEiMAIN
Chicago, de Détroit. Dans le train qui me ramenait sur la côte Atlantique après quatre mois dans l'Ouest, je me rappelle avoir acheté, un soir, avec empressement le dernier numéro du New- York Herald. Le maître d'hôtel du wagon-restaurant vint me le demander pour quelques instants, familiarité aussi surprenante de ce côté du Mississipi qu'elle serait naturelle de l'autre. Il revint bientôt triomphant et, me citant les chiffres du match entre champons do New- York et de Détroit: « Que dites-vous de cela? me demanda-t-il. Is il not a heautiful game ? N'est-ce pas une belle partie? — Magnificetit/ Tout à. fait admirable », répliquai-je avec conviction. J'eusse été bien embarrassé d'en dire autre chose.
L'école catholique d'été ne manque point d'espace pour ses sports, tennis, jeux de boules, courses, golf, natation, canotage. Les bois, les montagnes, un lac de quarante-cinq lieues de long et large, parfois, de dix-huit kilomètres, s'ouvrent devant ses heureux hôtes et elle possède en propre cinq cents acres de terrain. A ce propos, le Français pensera qu'avec un tel fonds et tous ses immeubles, elle doit payer de fameux impôts. Pas un dollar, pas un cent ! N'est-ce pas une œuvre d'éducation et, à ce titre, ne sort-elle pas au bien public? L'ensemble est exempt comme « extension universitaire » et les chalets comme dormitories, dortoirs, logis d'étudiants. Mais les pouvoirs publics ne se contentent pas d'exempter d'impôts cette œuvre catholique (comme ils feraient, comme ils font, au reste, pour toute œuvre analogue) ; ils poussent le cléricalisme, ou tout au moins l'aveuglement, jusqu'à l'encourager de leurs sympathies visibles. Parmi ses visiteurs, l'école d'été a inscrit les noms du président Me Kinley, de plusieurs viceprésidents et de Th. Roosevelt, quand il était gouverneur de l'Etat de New- York.