‹ L'Amérique de demainChapitre 20 sur 167 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'après-midi du dimanche, une voilure nous mène, le président Talbot, le P. Me Millan et moi, à l'hôtel Ghamplain. Ici, par exemple, je ferai bien de ne rien décrire, si je ne veux pas qu'on me soupçonne de réclame. Impossible de ne pas admirer cette splendide résidence, ces arrangements à la fois discrets et somptueux, où chacun peut se croire at home, tout en jouissant des avantages d'un palais princier. La bibliothèque même contient plusieurs milliers de bons ouvrages. Et quelles échappées de vue sur le lac, sur les montagnes ! quel parc merveilleux, immense, offrant de longues promenades en voiture, naturel et soigné, une forêt vierge aux allées de sable fin !

La perfection est d'habiter, non pas l'édifice central, mais quelque chalet perdu dans les arbres, où, servie comme à l'hôtel même et délivrée de préoccupations domestique?, une famille peut cependant garder l'illusion complète du chez soi. Tel apparaît le cottage où nous faisons visite, chez le juge Dowling, de la Cour suprême de New- York, une des figures les plus rayonnantes d'esprit et de bonté que j'aie vues dans tous mes voyages, la France y compris. Je voudrais entendre ce que diraient, mis en face de cet homme éminent, ceux qui jugent l'Amérique sur quelques corsaires ou sur quelques snobs.

Or, il faut noter que la vérité seule peut arracher à ma rancune un pareil éloge de M. Dowling. Après être revenu dîner et parler au Summer ScJiool, où je fis. Dieu me pardonne, un discours en anglais, nous reprîmes la route de l'hôtel Ghamplain; et je me livrais dans mon innocence, à la contemplation d'une fraîche nuit d'étoiles, lorsque j'appris avec étonnement que l'aimable magistrat voulait nous offrir un second dîner ou un souper, si l'on préfère, — la chose m'effraie plus que le mot. Mes résistances, très sincères, n'obtinrent pas de succès. Ayant cédé sur le cocktail glacé

aux huîtres, il fallut céder sur tout le reste, et, rentré à onze heures et demie (car pourtant il ne faudrait pas croire... ), je ne m'assoupis que le matin vers six heures, juste à temps pour être éveillé par le P. Me Millan : « N'oubliez pas, grommelait-il à ma porte, que le bateau part à sept heures. » Et à sept heures l'on s'embarquait ^urle lac Champlain.

Les premiers temps de la navigation se passèrent à dormir. Je devais me voir, en songe, condamné par la Cour suprême de l'Etat de New- York, à trois ans de repas forcés. Au bout d'une heure ou deux, ragaillardi par la brise matinale, je fis de sanglants reproches au P. Me Millan qui veillait près de moi sur un rocking chair. L'air aussi peu troublé qu'un ange de l'école hollandaise, il m'invita, pour guérir mon indigestion, à prendre un solide breakfast. Le remède opéra et je retrouvai mes esprits pour jouir, tout le reste du jour, des admirables paysages que traversait le paquebot. Sur notre gauche défdaient les plaines fertiles du Vermont, avec l'arrière-plan des Montagnes Vertes ; à notre droite le rivage, plus accidenté, servait de dernier contrefort aux Adirondacks. Nous contournions des îles, des presqu'îles ; nous louvoyions d'une côte à l'autre, faisant escale à de petits centres d'industrie ou à des villes de plaisance, rencontrant tantôt de jolies résidences, tantôt des recoins sauvages où des jeunes gens de New- York campaient à la place des anciens Peaux- Rouges. Et à tout cela mon cher compagnon mêlait ses récits sur les expéditions de Champlain, sur les luttes entre Français et Anglais, sur la guerre de l'Indépendance, sur les mœurs et la résistance des tribus indiennes.

Vers le milieu du jour, nous voyions le lac se rétréch'

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