‹ L'Amérique de demainChapitre 21 sur 167 · CHAPITRE TI · texte numérisé non relu

CHAPITRE TI

pt s'achever en rivière. Le bateau s'arrêtait au fort Ticonderoga, aujourd'hui en ruines, mais encore pittoresque et regardé comme un des plus précieux monuments de l'histoire américaine. Bâti en 1755 par les Français, sous le nom de fort Carillon, il repoussa victorieusement, trois années plus tard, une attaque des Anglais qui n'y perdirent pas moins de deux mille hommes ; mais, évacué par nos troupes l'année suivante, il garda le drapeau britannique jusqu'à ce qu'en 1775 les volontaires Américains s'en emparassent « au nom du grand Jehovah et du Congrès continental ». Le général Burgoyne le reprit en 1777, pour fort peu de temps. Les Américains le démantelèrent en 1780.

A Ticonderoga, une jolie chute décharge dans le lac Champlain les eaux du lac George, qui est plus haut de deux cent cinquante pieds. Un petit chemin de fer nous y mène en fort peu de temps, et nos premières heures de l'après-midi se passent à naviguer entre ses rives très pittoresques. Les collines, on peut dire les montagnes, qui y plongent à pic et y reflètent leur épaisse verdure, le font ressembler aux lacs lombards et spécialement au fond du Lugano. D'Oria et de San-Manette l'on a en face de soi des lignes toutes semblables ; et c'est une sensation fort inattendue que de regarder ici les paysages du Petit Monde d'autrefois. De Fenimore-Cooper à Fogazzaro, qui aurait cru un rapprochement possible? Ici, pourtant, dans les défilés qui entourent le lac George, se passent les aventures du « Dernier des Mohicans ». C'était, comme ^it l'auteur, « pendant la troisième année de la dernière guerre entre la France et la Grande-Bretagne, alors qu'elles se disputaient un pays destiné, par bonheur, à n'appartenir un jour ni à l'une ni à l'autre ».

Malgré les villas, les cottages, les camps, les hôtels installés dans les îles nombreuses, dans les enfonce-

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ments du rivage contourné, l'ensemble du pays, pour peu qu'on s'y avanco, n'a guère changé depuis les Indiens. L'aspect en est, heureusement, demeuré sauvage et l'on n'a pas grand effort à faire pour s'y replonger dans les conditions d'une vie primitive. Il n'est rien de plus reposant au monde, et je comprends le P. Hecker d'avoir établi là, en un temps où le prix du terrain y était modique, la maison de campagne de ses fils. Elle est restée on ne peut pas plus simple et ne possède, en plus de la salle où l'on dit la messe, que des pièces rudimentaires pour le sommeil et pour le repas. Mais le franc abandon et la douce cordialité ! Sans avoir le temps d'expérimenter le camping dont jouissent quelques jeunes Pères dans une île voisine, je n'imagine pas qu'on y puisse être beaucoup plus « nature » qu'ici autour de cet affectueux P. Smith. Pourquoi faut-il que je doive, après deux nuits et un jour seulement, perdus, hélas ! pour moitié en ce qu'on appelle travaux de l'esprit, quitter déjà Sainte- Marie du Lac, monter dans la petite barque à pétrole que conduisent deux Pères et rejoindre le chemin de fer banal ? Si le P. Me Millan ne poussait la bonté jusqu'à me conduire à Albany, où je dois prendre l'express de Buffalo, je ne sais si j'aurais le courage de quitter tellement vite mes Paulistes, la rustique maison de Sainte-Marie, les eaux vertes du lac enchanteur, les forêts encore vierges où chassaient les trappeurs, où triomphait Œil de Faucon, où se battaient les Mingos et les Mohicans.

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