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CHAPITRE III

CHAUTAUQUA

Le songe d'un jour d'été. — Salente américaine. — L'institution de Chautauqua. — Une cité scolaire de douze mille habitants. — Son origine, son programme, son esprit, son caractère chrétien. — La soif d'instruction.

Une nuit à Buiïalo et une matinée chez les prêtres de l'église française qui sont, vicaire et curé, deux types modèles de l'.AJsacien grave, bon et dévoué; puis je prends le train pour Jamestown, une des stations qui mènent à Chautauqua (1). Le Chautauqua Daily, journal de la célèbre institution, m'ayant demandé, suivant l'usage d'Amérique, un récit de mes impressions toutes fraîches, je lui donnai les lignes suivantes. La citation m'en sera peut-être permise, au nom de cette sorte d'intimité qu'établit le récit de voyage entre l'auteur et ceux qu'il regarde un peu comme ses compagnons. On voudra bien tenir compte de ce que cette fantaisie fut d'abord composée pour paraître en anglais. Elle avait pour titre : The Dream of a Summer''s Day, « Le songe d'un jour d'été ».

Imaginer des merveilles et les décrire avec enthousiasme, raconter des faits admirables, des événements prodigieux, des bonheurs inouïs ; et, à la fin, quand le lecteur palpite

(1) De Buffalo, ni de son magnifique et bruyant voisin le Niagara, il ne sera parlé dans ce volume, pour la simple raison qu'ils ont eu place déjà dans Au Pays de la Vie intense.

d'admiration, lui déclarer froidement que tout cela n'était que rêve : c'est un des procédés les plus fréquents de la littérature, en n'importe quel genre, et qui s'étend des contes enfantins jusqu'à l'épopée.

Je ne veux point déprécier un si universel et si vénérable usage ; mais je dois à la vérité de dire qu'ayant fait l'expérience contraire, elle m'a paru plus intéressante. Moi aussi, j'ai vu des choses étonnantes comme on n'en voit qu'en songe. Seulement, quand je me suis frotté les yeux, croyant que j'avais dormi, je me suis aperçu que tout était réel. Mais si je vous les raconte, vous ne me croirez pas et vous penserez que je rêve encore. Peut-être bien qu'après tout vous aurez raison. En tout cas, voici mes souvenirs :

C'était dans la première décade du vingtième siècle, et plus précisément, si mes tablettes ne me trompent pas, le 18 juillet de l'an de grâce 1907. Le bateau à vapeur et le chemin de fer, principaux moyens de locomotion en ces temps barbares, m'avaient amené de Paris à Jamestown en une quinzaine de jours. Je ne vis pas Jamestown ; mais cette ville devait exister, puisque le train s'y arrêta. A la station se trouvait, pour m'attendre, un étudiant de Chicago, tout semblable à celui qu'un écrivain, de mes amis, avait promené à travers la France une année plus tôt et dont il avait raconté les impressions sous ce titre bizarre : la Découverte du Vieux-Monde (1). Comme le héros du livre, que beaucoup, même l'auteur peut-être, avaient cru chimérique, l'étudiant rencontré était un esprit libre, un cœur droit, une âme simple et forte. Il avait même âge et mêmes façons d'être que Lionel J. Ferguson. Cette coïncidence si étrange fut même le premier motif pour lequel je me crus transporté au pays des songes.

Bientôt, sous le nom de tramway électrique, un char peu rapide, — j'ai déjà dit qu'à cette époque les hommes rampaient encore sur la terre pour aller d'un pays à l'autre, — nous emmena, par une route qui tantôt traversait des champs verts, tantôt côtoyait les eaux bleues d'un lac, vers la cité la moins vraisemblable et cependant la plus séduisante que j'eusse oncques visitée.

(1) La Découverte du Vieux- Monde par un étudiant de Chicago. Un vol. in- 12, chez Pion, 5« édition.

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