CHAPITRE III
Il fallait, pour y entrer, faire des signes mystérieux, et ainsi les profanes s'en trouvaient exclus. On n'en pouvait, non plus, sortir qu'après avoir satisfait à des exigences magiques ; et il court, dans le pays, une légende terrible sur le sort d'un voyageur qui, y ayant pénétré par fraude, n'a jamais pu s'en évader, même après la mort, de sorte que son âme, errante sur les bords du lac, où elle scintille la nuit, attend avec impatience le dernier jugement. L'idéal étudiant ayant parlé pour nous deux à l'ange qui gardait les portes, nous pénétrâmes dans l'enceinte sacrée. Parmi des arbres séculaires j'aperçus, çà et là, sans ordre apparent, des chalets rustiques, au seuil desquels se balançaient, sur des sièges mouvants, des mortels de tout âge et de tout costume, mais semblables par la paix, la santé, la joie que respirait leur visage souriant. Des enfants jouaient dans les avenues, et des jeunes filles se tenant la main marchaient légères sur les pelouses vertes. Quelques demeures plus vastes et plus austères variaient le paysage. Comme je demandais à mon guide à quoi elles servaient, il me répondit qu'on y enseignait les sciences, les arts et la philosophie. Et ainsi j'appris que cette cité n'avait pas été bâtie, comme les autres, pour acquérir des richesses, mais pour former les hommes au savoir et à la vertu. On y appelle de tous pays des maîtres expérimentés ; et autour d'eux s'assemblent chaque année par milliers et milliers les esprits avides de s'instruire, les âmes soucieuses de progrès.
Je fus bientôt introduit près du grand sage qui présidait aux destinées de ce royaume ou de cette académie. Je m'incUnai devant lui et devant sa gracieuse compagne. Ils m'accueillirent avec la même grâce que mettaient autrefois les princes étrangers à recevoir Ulysse vagabond. Ils me conduisirent d'abord dans une salle toute pleine de convives, où ils me rassasièrent de mets délicieux et simples ; puis, ils m'emmenèrent sur les bords du lac et montèrent avec moi dans une barque élégante où des jeunes gens et des jeunes filles, rassemblés autour de femmes vénérables, chantaient des hymnes harmonieux en s'accompagnant de la maadohne. Et le bateau partit, glissant sur les eaux du lac, où se reflétaient, en or, en émeraude, en toutes sortes de couleurs célestes, les splendeurs du soleil couchant.
La nuit venue, je fus conduit près d'un amphithéâtre creusé par la nature, mais que la main des hommes avait pourvu de sièges confortables et d'un abri contre les orages. Quatre ou cinq mille spectateurs y contemplaient des exercices de gymnastique et de danse ; des groupes de vierges et de garçons pleins de modestie y reproduisaient avec art les chorégies des divers peuples et des divers siècles.
Après ce spectacle, nous nous rendîmes dans une sorte de temple ionique protégé d'un toit, mais ouvert sur ses quatre côtés et séparé des arbres du dehors par des colonnes qui semblaient faire partie de la forêt. Il avait nom « le Hall de Philosophie », et j'appris avec tremblement que je devrais, le lendemain, y exposer en pubhc les usages de ma propre contrée. Cette idée non réjouissante, et peutêtre aussi la fatigue du voyage, m'empêchèrent de goûter comme il eût convenu le charme des entretiens que tenaient là des muses pleines de savoir et de sévère élégance, parmi les soufîles purs de la nuit et l'opportune profusion des breuvages glacés.
Le lendemain, dès l'aube, je fus conduit, sur un char que traînait un quadrupède appelé cheval, à travers les chemins ombreux qui servaient de rues à la ville des sages. On me montra de nombreux temples où, de façon différente, les habitants priaient et honoraient le même Dieu. Plusieurs maisons s'ouvrirent devant nous, et c'étaient des écoles. Ici l'on enseignait les langues des diverses nations ; ailleurs la philosophie, et ailleurs les sciences. Les arts n'étaient pas oubhés, ni même les travaux utiles. Mais rien n'était fait par nécessité. Chacun allait apprendre ce qu'il préférait savoir, et spontanément les différents sexes, les différents âges s'organisaient en groupes libres autour des leçons qui leur agréaient. Tout le monde travaillait, et personne ne peinait. J'étais bien fâché de ne pouvoir prendre part moi-même à ces profitables exercices, et l'idée me semblait affreuse qu'il fallût quitter le soir même des lieux si enchanteurs.
L'âme remplie de beaux paysages et de sages paroles, je rentrai dans la demeure qui m'était assignée, et, par les larges fenêtres, contemplant l'eau du lac irradié de soleil, je pensai au discours que je devais tenir, quelques heures plus tard, en présence d'une nation si docte. Il me