CHAPITRE IV
voir des ruines, mais ce sont des ruines montantes, des murs qui s'élèvent au lieu de s'écrouler. L'église elle-même, où je vais parler, n'est pas encore finie; la sacristie ressemble à une cabane de settler ; le presbytère, l'école sont des hangars de bois aménagés au moins mal possible. Mais le terrain est acheté et l'on a le temps devant soi. Est-ce que, du reste, le boulevard et les rues d'alentour ne sont pas de même en voie de construction? Est-ce que les maisons n'y alternent pas avec les terrains vagues ? Est-ce que le chemin de fer n'y passe pas sans barrières comme dans la campagne ? L'histoire du quartier, s'il fallait l'écrire, se diviserait par périodes de mois et de semaines; ce qui remonte à deux ans paraîtrait fabuleux. L'histoire, elle est dans l'avenir, et elle ne se fera pas attendre. Nous sommes à la fin de juillet 1907, exactement le 28, à dix heures du matin, et presque rien ne semble exister de cette paroisse, qu'un prêtre zélé et quelques centaines de catholiques inconnus les uns des autres ; le 15 décembre de la même année, je suis tenté de donner l'heure, neuf et demie, l'église sera dédiée très solennellement par l'archevêque de Chicago ; l'évêque de Covington y chantera la grand'messe; l'évêque d'Ogdensburg prêchera l'après-midi aux vêpres et celui d'Oklahoma le soir au salut. Je ne serais pas étonné que maintenant le fondateur, mon brave P. Julius de Vos, commence à trouver sa vie monotone et par trop facile dans cette paroisse toute faite. C'est le type du prêtre actif et zélé, du missionnaire des villes. Il connaissait déjà son monde individuellement et, après la messe, il me mit en conversation avec nombre d'excellents Belges, heureux, disaientils, d'avoir entendu parler si bien la langue du pays. Ils ne savaient pas que l'orgueil est la tentation des prédicateurs, même les plus médiocres ! Et quand je pense, en plus, qu'un journal français de Chicago
vanta mon sermon comme tout ce qu'on peut imaginer « de plus canadien et de plus gaulois » ! Canadien, peut-être; mais gaulois, eh bien, vraiment, non.
Si ces braves Belges de Chicago continuent d'aimer notre langue, leurs enfants qui me sont présentés la comprennent fort mal et déjà ne la parlent plus. Les pauvres parents s'en excusent avec confusion et me disent que ce n'est pas leur faute. Je le sais, du reste, et suis moins surpris qu'eux, ayant vu partout le même phénomène. Sauf les petits Canadiens, tous les enfants d'immigrés oublient la langue maternelle. A l'école et entre eux ils ne parlent qu'anglais. Le contraire leur semblerait un signe d'infériorité; ils ne veulent pas avoir l'air d'étrangers : ils sont Américains. Où j'ai le mieux constaté, peut-être, le pouvoir assimilateur des Etats-Unis et la facilité avec laquelle on s'y détache des anciennes patries, c'est dans la rencontre que j'ai faite en chemin de fer, au Nouveau-Mexique, d'un jeune homme et d'une jeune femme d'environ vingt-cinq ans, nés tous deux au Kansas, l'un d'une mère et l'autre d'un père émigrés de France : non seulement les deux voyageurs n'avaient aucune espèce de relation familiale chez nous, mais ils étaient incapables de dire un seul mot de notre langue et ils ne savaient le nom ni de la ville ni de la province où étaient nés leurs parents. Tout au plus la jeune femme croyait-elle que ce devait être près de Paris, le seul nom sans doute qu'elle connût de la France.
Chicago me paraît être, après New- York, la ville qui reçoit le plus d'immigrants. Elle possède une foule de quartiers entièrement étrangers : allemand, bohémien, polonais, belge, italien et combien d'autres encore ! Les juifs, comme presque partout, ont leur ville spéciale, où se lisent des enseignes en caractères hébraïques. Chaque nationalité se groupe à part, en