CHAPITRE IV
des villes différentes, dont la juxtaposition, autour du quartier des affaires et de la riche cité américaine, constitue Chicago l'incommensurable. L'armature du grand corps ne semble faite que des lignes de chemins de fer et de tramways qui relient ces sortes de faubourgs au centre ; on dit « aller en ville », comme un habitant de Clamart ou de Suresnes parle d'aller à Paris, et la distance n'est pas moindre, mais plus rapidement franchie. La ville, du reste, gagne constamment sur les faubourgs et se les assimile; reformés plus loin, ils envahissent les campagnes. C'est ainsi que Chicago, érigée en cité l'an 1837 avec quatre mille cent soixante-dix habitants, arrive maintenant à ses trois millions.
C'est ce que me montre et m'explique le vicaire général Mgr Muldoon, évêque de Tamassus (1), dans la journée si instructive et intéressante qu'il a la bonté de me consacrer. L'automobile que prête et conduit un diocésain complaisant nous fait parcourir d'incroyables distances. Je ne parle pas de la promenade qui, vers le soir, nous mène à près de huit lieues sur la route de Milwaukee, sans atteindre la limite des belles résidences. Mais l'après-midi, avant cette course reposante, nous étudions les quartiers populaires de l'Ouest, du côté opposé au lac, et toutes les nationalités défilent l'une après l'autre sous nos yeux. Chaque église, chaque établissement religieux — et souvent
(1) L'archevêque de Chicago, Mgr Quigley, est assisté de trois jeunes évêques. Il est pourtant des plus actifs et administrateur émérite; mais un seul homme ne saurait suffire à un ministère aussi absorbant. — Mgr Muldoon a été nommé, depuis, évêque de Rockford (Illinois), et remplacé à Chicago par Mgr Peter Paul Rhode, le premier Polonais, aux Etats-Unis, qui ait été revêtu de la dignité épiscopale.
nous nous y arrêtons — manifeste la vitalité ou la renaissance de la foi en des groupes d'origine et de langue différentes. « Comment faites-vous, demandé-je à l'évêque, pour développer ou pour maintenir l'unité dans un tel diocèse ? — La fusion s'accomplit d'ellemême, répond-il, et sans nulle contrainte ; un peu plus lente chez quelques-uns, comme les Polonais, un peu plus rapide chez d'autres, mais partout assurée. Nous donnons aux divers groupes des prêtres de leur nationalité, quand nous en avons, et tout au moins des prêtres qui comprennent leur langue. Nous ne leur imposons pas l'anglais ni les coutumes américaines; ils y viennent d'eux-mêmes, à la seconde génération, quand ce n'est pas dès la première. La différence serait plutôt entre le clergé formé dans nos séminaii^es et celui qui nous vient d'Europe, mais le premier sera bientôt le seul. Il n'y a ici qu'un catholicisme, comme il n'y a qu'une patrie. »
Je demande comment, avec quelles ressources, on érige les paroisses; quand je suis venu, il y a quatre ans, elles étaient au nombre de 130 dans la ville, elles sont maintenant 165. Il y faut ajouter, hors de Chicago, 131 paroisses, 49 églises de missions, 6 stations, 61 chapelles.
— Est-ce le diocèse qui avance les fonds aux paroisses nouvelles? car je sais qu'il est riche.
— Riche? pas tellement, répond Mgr Muldoon : 44 millions de dollars peut-être; rien de plus, mais pas une seule dette. Nous devons cette petite fortune à la prévoyance des premiers évêques ; les terrains achetés par eux ont beaucoup augmenté de valeur. Le diocèse, fondé en 1843 et archevêché depuis 1880, est administré de main de maître par Mgr Quigley, que vous auriez eu grand plaisir à voir, s'il ne se trouvait pour quelques semaines à la campagne. Nous ne voulons que de petites paroisses; il faut que le