‹ L'Amérique de demainChapitre 34 sur 167 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Chicago a donné naissance, en 1905, à une œuvre de propagande religieuse que je demande à présenter avec quelque détail comme étant peut-être le plus remarquable effort collectif qu'ait encore tenté l'Eglise catholique des Etats-Unis, en tous cas le plus propre à montrer et à développer ses ressources vitales. Je veux parler de la Caiholic Church Extension Society, « Société d'extension de l'Eglise catholique ».

Il faut remonter aux tout premiers siècles du christianisme pour trouver l'exemple de progrès comparables à ceux qu'a faits l'Eglise des Etats-Unis depuis cent vingt ans. Mais ces progrès, grâce à Dieu, ne lui suffisent plus. Elle ne s'attarde pas à examiner s'ils auraient pu être, dans le passé, plus rapides et plus grands encore. Elle se dit qu'à partir de maintenant ils peuvent et donc ils doivent l'être; elle cherche le moyen de les rendre tels ou plutôt elle ne le cherche plus, elle l'a trouvé et elle le met en œuvre : c'est l'organ'sation d'une propagande collective qui répande sur tout le territoire l'influence et les ressources des points privilégiés. Il ne lui convient plus qu'en face de diocèses immensément riches d'autres végètent dans la misère, ni que dans un même diocèse les campagnes restent délaissées alors que les grandes villes nagent dans l'abondance. Elle regrette d'avoir ici dépensé en ornements de luxe des ressources qui eussent mieux servi ailleurs à se procurer le nécessaire, et elle commence à regarder moins complaisamment les opulents calices, les précieux ostensoirs qui ont parfois coûté le prix d'une église ou d'un presbytère. Sans se désintéresser, tant s'en faut, de l'évangélisation des peuples païens, elle comprend que la pai^t qu'elle prendra aux missions étrangères

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dépend en première ligne de l'entretien et de l'expansion de la foi chez son propre peuple. Elle trouve enfin — et nous ne sommes pas les premiers à le dire — elle trouve moins urgent de souscrire pour l'embellissement des cathédrales en Irlande que d'édifier chez elle des temples modestes dans les districts ruraux où il est impossible d'entendre la messe le dimanche.

L'Eglise d'Amérique ne s'exposera point pour cela au reproche d'égoïsme. Est-ce que cet apostolat sur place ne profitera pas d'abord aux catholiques étrangers qui lui viennent chaque année par six et par sept cent mille, spirituellement encore plus misérables qu'ils ne le sont au matériel ? Qu'on ait pour les accueillir, eux et leurs enfants, des écoles suffisantes, des églises assez rapprochées, des prêtres qui parlent leur langue et qu'ainsi on les garde, qu'on en fasse même de meilleurs chrétiens : dans vingt-cinq ans, plus de la moitié des Etats-Unis appartiendra au catholicisme.

Telles sont les idées, tels sont les devoirs et les espérances dont s'entretenaient deux archevêques, deux évêques, huit prêtres et sept laïques, réunis à l'archevêché de Chicago le 18 octobre 1905. Comme fruit de leurs délibérations, une société de propagande fut fondée sous la présidence des archevêques de Chicago et de Milwaukee, sous la direction effective d'un prêtre jeune, actif, débordant de zèle et d'intelligence pratique, le P. Francis C. Kelley, avec le concours désintéressé, mais très effectif, de plusieurs hommes d'affaires, dont le premier était M. Ambrose Petry, un des noms les plus cotés sur les places de Détroit et de New- York. L'appel fut lancé, les souscriptions commencèrent à venir : 1 048 dollars en novembre, 1 083 en décembre, 2 218 en janvier, 2 637 en février, puis 3 000, 4 000 et 5 000 par mois. En mai 1907, époque où s'arrêtent les comptes que l'on me met sous les

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yeux, dans ma visite aux bureaux de l'œuvre, on en recueillit 5 346. A cette date, c'est-à-dire à dix-neuf mois seulement de sa fondation, la Société avait reçu 73 916 dollars et elle en avait près de cent mille souscrits pour l'avenir. Le pape l'avait solennellement bénie; l'épiscopat presque tout entier, un millier de prêtres et douze mille laïcs lui avaient donné un concours réel. M. Petry lui avait promis déjà et il a depuis fait construire une chapelle ambulante, sous forme de wagon Pulmann, qui porte maintenant les bienfaits de la parole de Dieu, de la messe, des sacrements, aux populations délaissées de la montagne et de la prairie dans l'Ouest, le Nord-Ouest et le Sud. Enfin, dés le mois d'avril 1906, la Société avait commencé la publication d'un bulletin trimestriel ou plutôt d'une revue : Extension, qui, entre les mains de rédacteurs habiles, est devenue le plus efficace des instruments de propagande. Sous le titre : Entre amis, une causerie pleine d'entrain du président Kelley y expose chaque mois la vie de l'œuvre et tout ce qui peut accroître le nombre, exciter le zèle des adhérents.

On y raconte l'héroïsme, on y décrit la vie pittoresque des missionnaires pionniers des Montagnes Rocheuses et des plaines du Sud, de l'Alaska, du Territoire indien, du Nouveau-Mexique et de l'Arizona. Rien n'y est négligé de ce qui peut émouvoir le lecteur sur la misère trop réelle des presbytères de campagne, sur le délabrement de certaines églises, sur les dangers que court la foi des colons privés de secours religieux, bref sur tout ce qui est à faire, sur tout ce qu'on devrait faire et, par une noble émulation, sur ce que font, dans le même ordre d'idées, les catholiques d'autres pays et les sectes protestantes d'Amérique.

U Extension, en effet, a rappelé les exemples et les leçons de notre œuvre française de Saint-François de

Sales et de la Société allemande de Saint-Boniface (1). Mais ce qu'elle tient à mettre en évidence, parce que sans doute elle connaît l'efTicacité de cet argument, c'est le zèle des protestants pour la propagande de leur propre foi. Dès son premier numéro, le bulletin cite les chiffres du docteur H. K. Garroll sur les progrès du christianisme aux Etats-Unis en 1904 : sur un gain total de 582 878 fidèles pratiquants et de 2 310 églises, les catholiques ont compté, pour leur part, 241 955 fidèles et 226 églises ; les Baptistes, 85 040 et 469; les méthodistes, 69 224 et 178; les épiscopaliens, 25 381 et 138 ; les congrégationalistes, 7 555 et 79 ; les universalistes, 462 et 83 ; et ainsi, les catholiques qui gagnent, à eux seuls, presque la moitié des nouveaux chrétiens, ont à peine bâti la dixième partie des nouvelles églises. Le second numéro du bulletin donne d'autres chiffres encore plus impressionnants : il estime à trois cent millions de dollars (un milliard et demi) ce qui a été versé depuis 1798 par les sociétés protestantes pour la « mis-

(1) S'il restait, en France, des catholiques pour ignorer l'excellente œuvre de saint François de Sales, nous leur dirions qu'elle fut fondée en 1857 par Mgr de Ségur, qu'elle est établie dans tous les diocèses de France et dans beaucoup de l'étranger, qu'elle se propose pour but « la défense et la conservation de la foi dans les pays catholiques », et qu'elle a comme moyens d'action : 1° la fondation et l'entretien des écoles libres et des œuvres de préservation de la jeunesse; 2° le soutien des bibliothèques paroissiales, la diffusion des bons livres et des objets de piété; la propagande des conférences religieuses dans les paroisses. En 1907, elle a distribué 1114 599 brochures, 17 101 volumes, 883 000 objets de piété; elle a subventionné 2 949 écoles libres, 385 écoles maternelles ou garderies, 774 patronages, 6 cercles ouvriers, 143 séries d'instructions ou conférences religieuses, 592 œuvres diverses. Le siège social est à Paris, 11 bis, passage de la Visitation, VII« arrondissement. — La société de saint Boniface présente beaucoup d'analogie avec celle de saint François de Sales; mais, comme il est naturel en Allemagne, elle se préoccupe davantage de faire contre-poids à la propagande protestante.

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