CHAPITRE PREMIER
des rencontres ; — je dis « en apparence » par un reste de scrupule, obligé que je suis de convenir que mon voyage était, le plus souvent, dirigé avec intention où je savais que d'intéressants problèmes avaient le plus de chance de se bien poser : là, par exemple, où j'aurais l'occasion de voir par quelles méthodes éducatives on fait des Américains avec des immigrants, mais surtout vers ces lointains rivages de l'océan Pacifique où, sur de neufs et riches territoires, la race jaune et la race blanche se rencontrent, se mesurent et menacent de se heurter en un conflit d'où peut dépendre le sort du monde pour beaucoup de siècles.
Je pars, cette fois, de Boulogne-sur-Mer et par la ligne hollandaise. Elle n'est point des plus rapides, mettant dix jours à passer l'Atlantique; mais c'est un avantage lorsqu'on a du temps et que la mer est douce, comme elle l'est d'habitude en juin : dans les traversées lentes on glisse sans secousse et l'on se repose mieux que nulle part au monde. De plus, le Français qui fait un voyage d'études peut ici le commencer à bord ; il n'y rencontre pas de compatriotes, et les Américains qu'il y observe sont, comme on le verra, de l'espèce la moins connue.
Du pont du remorqueur Holland, qui doit nous mener au transatlantique Noordam, nous voyons déjà se dessiner, en quelque sorte matériellement, l'une des plus graves difficultés que rencontrent les Etats- Unis, celle d'élever et de s'assimiler les immigrants de toute race et de tout pays qui leur arrivent maintenant chaque année par foules de plus d'un million. Sur le quai manœuvre un troupeau d'êtres humains, conduits par un chef qui leur fait des signes avec un bâton. Ils avancent; ils reculent; ils suivent, sans
chercher à comprendre, les injonctions contradictoires qui leur sont données ; quatre ou cinq fois, selon les ordres de la police et du commissaire du bord, transmis par le chef, ils vont, ils viennent, aussi dociles que dès choses, et nous avons tout le temps de les considérer.
Quelles figures étranges et sauvages, mais en la plupart quelle stoïque énergie ! Leurs traits portent la fatigue des longs jours, des longues nuits, passés en chemin de fer depuis le sud et l'orient de l'Europe. Aux costumes et aux visages on reconnaît des Italiens, des Russes, des Turcs, des juifs hongrois et roumains. Leurs vêtements sont pauvres et à peine propres; presque aucun n'a de chaussettes. Les hommes sont en tenue de travail et portent la casquette ou un bonnet fourré. Les femmes sont en cheveux ou coiffées de vagues mantilles; elles sont vêtues de robes et de corsages à couleurs criardes. Il en est qui portent des bébés dans leurs bras ; le contraste est pénible entre ces enfants dépenaillés et la riche poupée que tient, auprès de moi, une fdlette Buiéricaine. Un souvenir, heureusement, détourne mon esprit de cette comparaison : je pense qu'il y a un peu plus de soixante ans deux pauvres petits venaient en Amérique dans ces mêmes conditions^ l'un d'Irlande et l'autre d'Ecosse, deux pauvres petits qui avaient nom John Ireland, Andrew Carnegie.
Les plus intéressants de la bande sont les garçons et les jeunes hommes de quinze à trente ans, à l'air confiant et décidé. J'aime l'initiative que prennent deux d'entre eux : comme on paraît enlever lentement et difficilement la passerelle qui joint le quai au pont, ils sortent des rangs sans être appelés et viennent spontanément donner un coup de main aux matelots. Ceux-là feront des Américains ! L'humanité ne progresse que par ceux qui s'offrent d'eux-mêmes ■«^ (