‹ L'Amérique de demainChapitre 5 sur 167 · CHAPITRE l'RKM 1ER · texte numérisé non relu

CHAPITRE l'RKM 1ER

quand ils voient qu'un acte est à faire, une parole à dii'e, une initiative à prendre, et qui ne songent à se demander ni ce qui leur en reviendra ni pourquoi eux plutôt que les autres.

Les passagers proprement dits étant montés tous, on appelle les émigrants, un par un. Ils s'embarquent, chargés de valises en carton, de paniers, de gros sacs de toile, d'invraisemblables couvertures. Ils gardent avec eux leur bagage entier. ]\Ioi aussi du reste, mais j'ai laissé quelque chose à la maison; eux emportent lout, sauf la terre des ancêtres, et ils l'oublieront. Peut-être ils l'oublient déjà. On ne lit rien sur leur visage. Ils s'abandonnent à l'inconnu, à l'incompréhensible, à la destinée.

Notre steamer quitte enfin le port et nous voguons vers le Noordam, qui nous attend en pleine mer, mollement balancé sur ses ancres. Dès que nous approchons, sa fanfare nous salue des accents de la Marseillaise, et cette bienvenue me fait tressaillir. C'est le patriotisme qui se ravive, comme toujours lorsqu'on se trouve loin, — loin de nos querelles stupides et de nos cruelles divisions. De cette France qui se dit antii'eligieuse les derniers traits qui persistent à l'horizon sont le dôme noir d'une basilique et un grand Christ sur la falaise.

Les côtes de France ont disparu. Nous sommes à l'étranger, complètement à l'étranger. Les gens du bord paillent entre eux hollandais, et anglais avec nous. Des 74 passagers de première, tous sont Américains, sauf quelques Hollandais et quelques Allemands. Dans les 245 passagers de seconde, ces deux derniers peuples sont plus largement représentés. Quant aux 1 209 passagers de troisième, ils ne comp-

lent parmi eux que 14 Américains; les autres sont des émigrants de tous pays. Leur provenance ne laisse pas que d'être instructive : 40 viennent de Hollande, 45 d'Allemagne, 48 d'Italie, 93 d'Autriche, 186 de Hongrie, 2 de Bulgarie, 14 de Roumanie, 51 de Grèce, 131 de Turquie, 585 de Russie. Presque tous les Russes et tous les Hongrois sont juifs.

Israël a donc envoyé la moitié de cette foule ! En 1907 il a fourni, lui seul, aux Etats-Unis 149 182 immigrants dont 93 397 sont restés dans l'Etat de New- York. La cité elle-même en renferme déjà dans les 800 000. Et ils commencent à y tenii* beaucoup de place. D'abord confinés dans un faubourg pauvre, ils envahissaient, au temps de mon premier voyage, les rues commerçantes ; maintenant vient le tour des quartiers riches. C'est à New-York en premier lieu que se posera, si elle se pose, la question juive. Mais elle intéresse tout l'ensemble des Etats-Unis. Les Israélites y sont assez libres et assez nombreux, bien près de deux millions, pour montrer de quoi ils sont capables sous le régime d'une vraie tolérance. S'il existe contre eux des préjugés sociaux (1), nul du moins ne songe à les exclure du droit commun.

La question juive n'est qu'un aspect du problème plus vaste de l'immigration. Alors que, de 1776 à 1820 environ, 250 000 étrangers seulement étaient venus

(1) Ces préjugés sociaux sont, à la vérité, plus vifs aux Etats- Unis que dans l'occident de l'Europe. Les juifs sont exclus de la plupart des cercles mondains, et mal vus, très souvent, dans les pensionnats ou même dans les hôtels. On m'a raconté qu'un Israélite très riche, ami de l'ancien président Cleveland, voulant S8 loger avec sa famille dans un élégant hôtel d'une ville d'eaux, se vit répondre qu'on n'admettait pas les personnes de sa race : No Jews taken. Il acheta, juste en face, une propriété vacante, y fit bâtir un hôtel plus beau avec des prix moins élevés et cette inscription : iVo Jews mA-en. L'ancien hôtel, à demi ruiné et obligé "de prendre qui se présentait, fut bientôt rempli de juifs refusés dans le nouveau. ,.

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s'établir aux Etats-Unis, il n'en est pas arrivé, de 1820 à 1907, moins de 25 318 067. Ils n'atteignaient pas, au début du dix-neuvième siècle, le chiffre annuel de 10 000 ; ils dépassent de beaucoup maintenant le chiffre d'un million, ayant été, par exemple, 1 100 735 en 1906 et 1 285 349 en 1907 (1). Or l'augmentation suit un cours régulier, bien qu'elle s'interrompe et qu'il y ait même fléchissement dans les périodes de crise financière, comme celles qui suivirent les années 1854, 1873, 1882, 1892. La récente crise ne pouvait manquer d'amener une fois de plus, le travail baissant, pareille décroissance de l'immigration; mais le relèvement se dessine déjà.

Ce n'est pas, toutefois, le nombre qui est inquiétant ; ni la place, ni ordinaii'ement le travail ne manquent. La difficulté naît de la provenance même, de l'origine des immigrants actuels. En très grande majorité ils étaient autrefois de même race que les premiers colons, ou de races similaires; ils venaient d'Angleterre, d'Ecosse, d'Irlande, des pays Scandinaves, d'Allemagne ou bien de France : peu différents, en somme, des Américains par le caractère, les habitudes, l'idéal, et faciles à assimiler rapidement. En 1906, 67 pour 100 appartenaient aux races qui occupent le sud et l'est de l'Europe, même l'Asie Mineure. Tandis que les Italiens du Sud représentaient dans ce total 22 pour 100, et les juifs, presque tous de Russie, 14 pour 100, le pourcentage des Allemands était tombé à 8, celui des Scandinaves à 5, celui des Anglais, Ecossais et Irlandais réunis, à 9,3. La statistique officielle de cette même année donnait 408 903 individus de race slave, 283 540 d'ibérique, 213 904 de

(1) Il faut, toutefois, tenir compte de ce que, cette même année 1907, 310 000 étrangers environ, dont les deux tiers d'immigrants, ont quitté les Etats-Unis. L'accroissement par immigration est ramené de ce chef à 1 075 000.

teulonique, 116 454 de celtique. On englobe dans la première classe tous ceux qui viennent de l'est de l'Europe, même les juifs; dans la seconde ceux qui viennent du sud (Portugal, Espagne, Italie méridionale, Grèce et Syrie) ; dans la troisième ceux du nord de l'Europe et de l'Angleterre; dans la quatrième les enfants de l'Irlande, du pays de Galles, de l'Ecosse, de la France et de l'Italie septentrionale. Il y faut ajouter 61 795 individus d'autres races : Hispano-Américains, Turcs, Arméniens, Chinois, Japonais et nègres.

Et non seulement l'immigration se recrute surtout, aujourd'hui, en pays inférieurs ; elle prend, en ces pays mêmes, des éléments peu désirables. Jadis le nord et l'ouest de l'Europe envoyaient aux Etats-Unis une élite ambitieuse, jalouse de plus de progrès et de plus de liberté; le sud et l'est leur envoient maintenant, pour une bonne partie, des ignorants (1), des mécontents et des malheureux, qui ne savent quoi devenir et dont la plupart sont enrôlés comme des troupeaux par les agences de transports. Sans doute le gouvernement de Washington a ordonné aux compagnies de navigation d'afficher dans leurs bureaux les lois sur les immigrants, en même temps qu'il leur a interdit toute autre réclame que l'annonce des départs et les conditions du passage ; sans doute encore le Congrès, dans un nouvel acte sur l'immigration, du 20 février 1907, a renforcé les mesures excluant les étrangers qu'attireraient des contrats de travail plus ou moins explicitement arrangés avant leur départ, et il a étendu cette exclusion à tous ceux dont le voyage serait payé par une association quelconque, une municipalité ou un gouvernement : toutes ces mesures restent insuffisantes. On songe dès maintenant, pour les rendre

(1) Le nombre des illettrés reçus en 1907 était de 337 573; encore faut-il ajouter que, dans le reste, 5 829 savaient lire, mais non écrire.

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cflicaccs, soit à augmenter les amendes contre les compagnies délinquantes, soit à établir des inspecteurs américains dans tous les ports d'embarquement, soit à convoquer, en vue d'autres remèdes, une conférence internationale. En attendant, l'on examine les nouveaux venus aussi sérieusement que possible. Mais que faire devant des foules qui souvent dépassent 5 000 par jour? On a vu parfois 20 000 immigrants qui attendaient en même temps l'examen médical. Les refusés n'ont pas été, en 1907, moins de 13 064, contre 12 432 en 1906; et tous ces infirmes d'esprit ou de corps ont dû être, en principe, rapatriés aux frais des compagnies qui les avaient amenés. Mais nombre d'entre eux, re jetés de New- York, ont essayé de s'introduire par les immenses frontières du Canada ou du Mexique, moins faciles à surveiller, la seconde surtout, que ne le sont des ports de mer.

Encore si cette foule d'étrangers se répartissait de façon normale, le service qu'ils rendraient à certaines régions compenserait les périls qu'ils font courir à l'ensenable. Mais les Etats du Sud et ceux de l'Ouest, qui manquent de travailleurs, ne reçoivent chacun que 4 pour 100 de l'immigration totale; 22 pour 100 se rendent au centre et 68 pour 100 restent le long de l'Atlantique nord, dont la moitié dans l'Etat presque surpeuplé de New-York. Ces proportions sont celles de l'année fiscale 1905-1906. En 1906-1907, 386 244 immigrants ont donné pour destination l'Etat de New- York; 230 906 la Pensylvanie; 104 156 l'Illinois; 85 583 le Massachusetts et 70 665 le New-Jersey. C'est d'une répartition aussi anormale que dérive le plus gros inconvénient de l'immigration, à savoir la « congestion » de l'élément étranger dans les plus grandes villes, comme New-York, Chicago, Boston, Philadelphie, et son isolement en certains quartiers où il forme des sortes de colonies difficilement péné-

Irables à l'influence américaine (1). On se préoccupe, au reste, de remédier à ce mal dans la mesure du possible en créant à New-York un bureau qui essaiera de diriger les nouveaux venus aux endroits mêmes où ils rendront le plus de services et trouveront le plus de travail.

Comment s'assimiler de pareilles multitudes, et les Etats-Unis ne vont-ils pas, sous cette invasion de barbares, compromettre leur civilisation, tout au moins perdre leur caractère propre? C'est vme des premières questions que je pose aux Américains du bord. Ils n'en paraissent guère émus.

« Il faut encore de la main-d'œuvre, répondent-ils, surtout dans le Sud et l'Ouest, et il reste de la place pour les nouveaux venus. Nous devons à l'immigration seule d'être devenus la nation la plus populeuse après la Chine et la Russie, sans les comparer à nous ! Réduits maintenant à nos propres forces, nous verrions grandir plus vite que nous et à nos dépens le Canada, l'Argentine, le Brésil; et notre développement industriel, commercial, agricole, se ferait avec une lenteur qui équivaudrait à une déchéance. S'il est vrai que beaucoup d'immigrants ne parviennent pas à se fondre avec nous, tous leurs enfants y réussissent, au moins leurs petits-enfants; l'influence principalement de nos écoles, très patriotiques, et aussi l'influence des églises a bien vite fait de les américaniser. Nous observons, d'autre part, que le croisement entre races blanches est très favorable au progrès de l'espèce : les enfants sont plus grands, plus

(1 ) A propos de cette répartition, on attachera peut-être quelque intérêt à savoir que les 9 731 Français admis en 1907 se sont établis principalement dans les Etats de New- York et de Californie. Les Japonais restent surtout dans les îles Hawaï, en Californie, dans le Washington et l'Orégon. Les juifs élisent presque tous les grandes villes de l'Est.

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forts, plus intelligents que leurs pères et mères ; ils forment une sorte de race neuve et qui réunit les qualités de toutes. » Et la voie est ouverte à une apologie enthousiaste des Etats-Unis.

Je crois bien qu'en effet, le danger n'est pas tel qu'on le pourrait redouter. Si forte que soit l'immigration annuelle, elle constitue seulement la quatrevingtième partie de la population totale; et ceux qui sont nés à l'étranger, les foreign horn, ne sont, à l'égard des natwe horn, que dans la proportion d'un contre six (1). Bien peu ont dépassé, quand ils arrivent, l'âge où l'on sait prendre de nouvelles habitudes, et un bon nombre, la huitième partie, se compose d'enfants au-dessous de quatorze ans qui ne retiendront presque rien de leur origine. Enfin, là comme partout, se manifeste l'optimisme invincible des Américains : si l'immigration augmente trop et devient réellement dangereuse, on pourra toujours la restreindre, au besoin l'arrêter (2).

De ce problème et de plusieurs autres, je parle très librement avec mes compagnons de route. Au bout

(1) En 1900, ils étaient 10 460 085 contre 65 843 302.

(2) Les 1 285 349 immigrants de 1907 se répartissent, pour l'âge, en 138 344 qui n'ont pas quatorze ans, 1 100 771 qui ont de quatorze à quarante-quatre ans, 46 234 qui ont plus de quarante-quatre ans. D'autres détails de la statistique ofîriront peutêtre quelque intérêt. L'immense majorité : 1 135 551, arrive de l'Europe. Le sexe masculin compte 929 976 représentants; le sexe féminin, 355 373. Il y a 873 923 personnes qui possèdent ou qui déclarent cinquante dollars seulement, et 107 502 qui en possèdent plus. Les arrivées les plus nombreuses sont en mai, avril, mars, juin; les moins nombreuses, en janvier, février, août, juillet (maximum, en mai: 150 927; minimum, en janvier: 51 127). — Voir, sur ce sujet, la thèse de M. Charles Salvy, V Immigration aux Etats-Unis et les lois fédérales. (Librairie Larose.)

a L'AMÉRIQUE DE DEMAIN

de deux ou trois jours un bon esprit de camaraderie est établi entre passagers, je dirais presque un esprit de famille. Rien ici de la lourdeur allemande ni de la raideur anglaise; rien de l'esprit de classe qui règne toujours un peu dans les groupes français; rien de la morgue, non plus, ni du magnifique spleen des gens trop riches du Nouveau-Monde. Ils dédaigneraient la Holland America Line ; elle ne laisse rien à désirer comme confortable ni comme agrément, mais, voilà, elle ne fait pas de réclame à ses passagers, elle ne met pas leur nom dans les grands journaux. Pour avoir le dollar facile (et l'on s'en aperçoit à la quête du concert donné au bénéfice des sauveteurs maritimes), les passagers du Noordam n'en préfèrent pas moins le solide au brillant. Nous sommes en face d'une Amérique de très bonne moyenne, fort.peu connue et par là même plus instructive. On y constate avec plaisir, ce dont on pourrait se douter, mais qui ne paraît guère à travers les livres, que tous les Américains ne sont pas agités, excentriques, ni même milliardaires.

Il y a là de fort braves gens, qui sont allés en Europe prendre quelques vacances et qui ne cachent pas leur joie de rentrer chez eux. J'y vois des familles dont les membres ne se traitent pas en étrangers, des enfants qui viennent le soir embrasser leur père, des jeunes filles qui parlent à maman. J'y vois un groupe très touchant de quatre grandes sœurs entre vingt et trente-cinq ans, d'un frère de trente ans, d'une mère de soixante, tous les six presque inséparables. Le père est mort il y a un an ; sa veuve, ne pouvant surmonter le chagrin, fut envoyée pai* le médecin en Europe. Elle a passé l'hiver à Florence avec ses quatre filles ; au mois de mai, le fils, architecte, a quitté Paris pour les rejoindre; ils ont visité ensemble Rome, Venise, les Lacs ; ils rentrent chez eux très émus, et les enfants se demandent avec anxiété quelle sera l'impression

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