CHAPITRE V
ciplinaire, il était plus apte que personne à juger sagement la situation.
— Reste-t-il entendu, demanda M. Henderson, que l'on ira vous prendre à la fin des prières et des chants ? Ou voulez-vous faire vous-même les prières, choisir les psaumes et les hymnes, et conduire tout le service?
Cette dernière proposition me séduisait fort. Je l'avouai, mais en ajoutant qu'avec mon ignorance des coutumes et mon imparfaite connaissance de la langue, j'accomplirais trop mal les fonctions. « Si le père supérieur, continuai- je, pouvait et voulait venir lui-même... » Henderson, sans hésitation, joignit sa demande à la mienne, et ce fut accepté. Le P. O'Callaghan, qui devait prêcher à la même heure dans sa propre église, céderait la place à un missionnaire français du Japon, fort désireux de parler et de quêter pour ses œuvres. Tout était pour le mieux. Je laissai mes deux amis régler les détails ensemble.
Et le dimanche, à onze heures, précédés des choristes et des professeurs en tenue universitaire, cape and gown, nous traversions, le père et moi, en soutane et en barrette, l'immense nef de Mandel Hall, où se pressait, sympathique et un peu curieuse, une foule de deux mille assistants, pour un tiers peut-être catholique, et pour les deux autres tiers protestante. Le cortège arrivé sur l'estrade, on chanta les hymnes et les psaumes qu'indiquait le supérieur des Paulistes. Il prononça ensuite quelques mots pour faire ressortir le caractère touchant de la réunion, et il lut, d'un ton pénétré, le xvii« chapitre de saint Jean : « Que tous soient un, de même que toi. Père, tu es en moi, et moi en toi... Je leur ai donné la gloire que tu m'as donnée, afin qu'ils soient un, comme nous sommes un ; moi en eux et toi en moi, afin qu'ils soient parfaits en unité, pour que le monde connaisse que tu m'as en-
voyé et que tu les as aimés comme tu m'as aimé. Père, ceux que tu m'as donnés, je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi... Je leur ai fait connaître ton nom, je le leur ferai connaître, afin que l'amour dont tu m'as aimé soit en eux, et que je sois aussi en eux. »
: Ces divines paroles, qui se commentaient d'ellesmêmes en une telle assemblée, firent passer dans tous les coeurs une sorte de courant qui les unissait comme par induction, et il devint manifeste qu'elles avaient produit, avec une efficacité de sacrement, ce qu'elles signifiaient. Le P. O'Gallaghan ajouta, traduisant l'émotion commune : 0 Lord, let us never hâte one another in thine holy name. « Seigneur, ne permettez pas que nous nous haïssions jamais en votre saint nom. » Puis il commença le Notre Père que l'assemblée récita tout haut avec lui.
Le moment d'annoncer la parole de Dieu étant arrivé, on chanta, pour attii^er les lumières du ciel, ce bel hymne de Newman : « Guidez-moi, lumière tout aimable, dans les ténèbres qui m'enserrent, guidez-moi en avant. »
Lead, kindly light, amid the encircling gloom, Lead thou me on !
Et je me rappelais avoir entendu ce même chant à Londres, douze années plus tôt, dans l'abbaye de Westminster, perdu alors dans une multitude que mon âme de prêtre souffrait de ne pouvoir évangéliser; je me rappelais qu'après un discours solennel et froid, voyant la foule se recueillir sous une formule de bénédiction, j'avais moi-même prononcé tout bas les paroles sacrées en priant Dieu qu'il les fît opérantes. Et voilà que l'ancien rêve se réalisait, se réalisait élaî'gi ; voilà que, dans une des plus grandes cités de ce nouveau monde auquel je me suis toujours senti