CHAPITRE V
nombre d'une trentaine. Hôtesses et demeure, repas et entretiens, tout respirait la distinction, la simplicité, une cordialité sans apprêts et exempte de soucis.
Le caractère familial est, de toute façon, plus développé dans le dormitory de jeunes filles. Les garçons fréquentent davantage leurs clubs, ou, s'il arrive qu'ils tiennent à un groupement plus intime, ils trouvent à satisfaire ce besoin d'une façon plus intéressante dans ce qu'on appelle les Fraternités.
Les « fraternités de lettres grecques » forment, sans aucun doute, l'une des institutions les plus caractéristiques de la vie universitaire aux Etats-Unis. On appelle ainsi des associations, secrètes à l'origine, — et quelques-unes le restent encore plus ou moins, — qui réunissent en groupements autonomes, et assez peu nombreux, des étudiants désireux de se soutenir dans la vie matérielle, mais surtout de s'entraîner à la poursuite d'un idéal. Chaque fraternité porte le nom d'une ou plusieurs lettres de l'alphabet grec; elle ne fusionne jamais avec celle d'un autre nom, mais elle se subdivise elle-même en autant de « chapitres » qu'il y a d'établissements où elle est instituée. Les divers chapitres sont unis entre eux par toutes sortes de liens : assemblées régulières, bulletins périodiques, assistance mutuelle. Les rapports entre les membres se prolongent au delà de la période universitaire, et c'est pour la vie entière que l'on appartient à telle ou telle fraternité, comme à une sorte de francmaçonnerie d'ailleurs irréprochable. Si l'on demande pourquoi les fraternités des différentes lettres ne se fondent pas entre elles, c'est pour cette raison très simple, et toujours la même, qu'au delà d'un certain chiffre d'adhérents les associations perdraient nécessairement leur caractère intime; or, quand il s'agit, comme c'est ici le cas, d'un but moral à atteindre, plus les groupements sont nombreux, moins ils restent
efïîcaces. A Chicago, seize fraternités se partagent deux cent soixante-seize membres. Bien qu'elles gardent leur indépendance, un ou plusieurs professeurs servent à chacune d'intermédiaire auprès de l'administration. Celle-ci même ne demanderait pas mieux, dans l'intérêt de la discipline, que de les voir s'établir sur son terrain et dans des maisons à elle. Faute de place, elles s'installent au dehors, mais aussi près que possible, en des villas particulières, où chacun des membres contribue pour sa quote-part aux dépenses de loyer, d'entretien et de pension. Quelquefois la villa appartient au chapitre lui-même. On n'est admis dans la petite république qu'avec le consentement de tous ses citoyens ; et ceux qui la gouvernent, dans la mesure où elle est gouvernée, sont nommés par leurs camarades.
J'eus le plaisir d'être invité par le groupe Delta Upsilon, grâce à mon jeune ami Harvey B. Fuller, l'un de ses adhérents, celui-là même qui m'avait conduit de Jamestown à Chaut au qua, type accompli de « l'étudiant de Chicago». C'était à mon retour du Pacifique, vers la fin de septembre, très peu de jours par conséquent après la rentrée. La jolie maison qu'habitait la fraternité, sur Woodiawn Avenue, était déjà au complet avec une vingtaine de membres. C'était la sympathie des caractères, le même souci de développement moral, qui les avait réunis, sans qu'il fût tenu le moindre compte des différences de fortune, d'origine ou de politique. Ils m'avouèrent cependant qu'en fait leurs rangs ne s'ouvraient pas aux Juifs, aux Japonais ni aux nègres : « Jamais, du reste, ajoutaient-ils, ils n'avaient examiné la question explicitement, et nul principe, le cas échéant, ne s'opposerait de façon absolue à de telles admissions (1) ».
(1) Je dois ici noter, pour être complètement impartial, que les