‹ L'Amérique de demainChapitre 6 sur 167 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

de la mère en retrouvant la maison du deuil. Ils lui parlent du frère marié resté à la maison et de sa petite famille, qu'il fera si bon revoir.

A table, j'ai à ma droite une habitante de Sioux- City, que sa santé a obligée de venir en Europe ; un déplacement pour les Américains moindre que, pour nous, le voyage de Nice. Cette excellente dame, qui a passé l'hiver à Dresde, ne parle que de son mari et de musique allemande, ce qui ne rend pas, du reste, ses conversations palpitantes.

A ma gauche, est un vieux lawyer de Détroit, qui va tous les ans prendre ses vacances en Hollande. Je lui demande s'il y est né ou s'il y a de la famille. Il me répond que non, mais que c'est un si bon repos, cette double traversée, avec trois semaines de séjour dans le calme néerlandais. J'ai honte, auprès de lui, de ne pas connaître la Hollande et d'en avoir fait le tour sans y entrer; je lui promets de réparer cette lacune. Ils ont l'air, en effet, si bons et si tranquilles, nos officiers, marins et servants du Noordam ! Je me rappelle cette charge où l'on voit, dans un canal do la Haye, un malheureux qui se noie en hurlant : « Au secours ! je ne sais pas nager ! » Un passant, sur le quai, lui répond placidement : « Eh bien, moi non plus, je ne sais pas nager. Mais je ne le crie pas sur les toits. »

Mon brave lawyer apporte à chaque repas un numéro du Détroit News et le lit avec le même soin que s'il venait de paraître. Je ne manque jamais de lui demander quelles sont les dernières nouvelles. A cette question toujours la même, il rit toujours de très bon cœur et me montre quelques passages intéressants. Il insiste, par exemple, sur telle extravagance dans le genre de celle-ci : « Le plus grand édifice du monde. Une église qui va éclipser toutes celles de l'Europe, » on bien : « Le plus vaste hospice du monde. Un legs

colossal. » Et le premier titre correspond au projet qu'a l'évêque Satterlee de bâtir à Washington une cathédrale qui coûtera deux millions de dollars et pourra contenir quatre mille fidèles ; le second parle d'un legs de trois cent mille dollars pour fonder près de Détroit un hospice de cent lits. « Ces jellows reporters n'ont jamais voyagé, dit mon voisin sentencieusement. Ils exagèrent tout. Ils gâtent l'opinion chez nous et y cultivent un sot orgueil. »

Il a de la religion et fait partie de la vestry, ou fabrique de son église épiscopalienne. Il reconnaît spontanément que l'Eglise catholique paraît être la meilleure. « Mais, je reste, ajoute-t-il, où Dieu m'a placé. D'ailleurs, le monde est difficile à expliquer; faisons de notre mieux et laissons l'avenir s'arranger : make ilie hest oj to day, and let ihe future take care of Use If. »

Et qu'il fasse, en effet, de son mieux, c'est ce que prouve, sans qu'il y pense, l'histoire qu'il me raconta un jour que nous parlions des Japonais. « Ce peuple a, dit-il, de fortes qualités et notamment un grand esprit de famille. Un petit Japonais de dix-huit ans était venu à Détroit pour y suivre les cours de l'Institut agronomique. Son père ayant perdu sa place ne put continuer de lui envoyer le prix, cependant modeste, de sa pension. Pour y subvenir, il travailla à dix sous l'heure dans la ferme de l'Institut; ce qu'ayant appris par hasard, je le fis venii' pour voir ce qu'il valait, et je compris qu'il méritait qu'on s'occupât de lui. « Il ne faut pas, lui expliquai-je, perdre la moitié de votre temps à ce travail matériel. Voici de quoi payer votre année de pension. » Le petit Jap baissa la tête et refusa : « Je ne peux pas fau'e de dettes au nom de mon père. — Il ne s'agit pas d'engager votre père. — Mais moi, je n'ai rien. — Prenez, nous verrons ensuite. » Quand il eut achevé

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