‹ L'Amérique de demainChapitre 50 sur 167 · CHAPITRE VI lOii · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI lOii

conclure par ce trait mes observations sur la ville elle-même.

Ce qui était bien plus agréable que d'en soumettre les institutions à une nouvelle enquête, c'était, on le croira sans peine, d'en parcourir les environs en automobile; d'en revoir les parcs, toujours plus vastes, et qui se dessinent si discrètement dans les forêts demi- vierges ; d'en étudier (c'est beaucoup dire) les fertiles campagnes, couvertes de maïs et de blé; de filer sur les routes poussiéreuses au long de la rivière, effrayant, près des fermes, comme si nous étions en France, des bandes de poulets paisibles. Il n'est donc pas vrai, quoi qu'en dise une caricature, qu'on ait dressé toutes les volailles, en sonnant leur pâtée avec une trompe d'automobile, à se jeter devant les roues pour gagner des indemnités.

L'automobile est le sport de l'après-midi. Le matin je mène l'évêque en voiture. Frappé d'hémiplégie depuis trois ans, il ne peut plus ni conduire ni monter à cheval. C'est sa dévouée sœur qui le promène chaque jour. Je me sens d'abord très indigne de la remplacer. Mais, grâce à la sagesse consommée de Kitty, la vieille jument de louage, mes craintes s'évanouissent bientôt, et, au bout d'une heure, le sentiment lui-même de ma responsabilité ne m'empêche plus de causer en paix avec le très grand ami.

Mais c'est le soù', dans la galerie couverte que depuis sa maladie il a ajoutée au petit presbytère, c'est le soir surtout qu'il fait bon parler avec lui des grands intérêts de l'Eglise et des questions éternelles. Je ne reviendrai pas sur sa philosophie, résumée ailleurs, ni sur les vues larges, simples et confiantes, qu'il s'est formées des desseins de Dieu et de l'avenir du monde; mais je ne puis m'empêcher de dire combien la souffrance a ajouté de perfection à cette grande nature. Trois ans, pour un tel évêque, sans dire la

messe ni prêcher la parole de Dieu ! Trois ans, pour un tel penseur, sans presque pouvoir écrire ni étudier!

Dans ce corps fatigué, l'âme n'est pas, grâce à Dieu, demeurée captive; elle s'est élevée plus haut que jamais dans les régions de l'amour et de la lumière. Elle n'a point cessé d'être forte; elle est devenue plus douce. Elle régnait par l'éclat et par la vigueur ; elle domine par la suavité et par la tendresse. Sur le ton d'un François d'Assise chantant sa dame Pauvreté, il me vantait les beautés de la douleur :

— Il faut aimer la douleur, disait-il, comme les autres dons de Dieu et comme le meilleur. Elle est le plus grand des maîtres. Nous ne nous instruisons vraiment que par l'expérience. La joie est une expérience aussi, mais superficielle ; c'est la douleur qui atteint le fond. — Oui, père; mais, dites-moi, que vous a-t-elle surtout appris et quels bienfaits vous sont venus par elle ? — Je crois que voici sa leçon : Le monde actuel, pour qui le comprend bien, est déjà grand et beau; mais la douleur, en empêchant que l'on s'y complaise, nous fait aspirer à mieux. Or, d'aspirer à mieux, c'est le mouvement essentiel de la vie et qui la développe, qui la pousse en avant. — Ce mieux, nous l'atteindrons? — Nous allons à Dieu ! que vous dire de plus ?

Je croyais être debout au sommet d'une montagne, près d'un guide m'expliquant d'immenses horizons, et me faisant deviner, au delà de leurs lignes lointaines, les perspectives d'une terre promise.

La Providence, il faut s'en réjouir, n'a, du reste, pas voulu traiter par trop cruellement celui qui, toute sa vie, s'est confié en elle. Elle l'a environné d'affections et de dévouements. Sans parler de ceux qui, au loin, vivent de sa pensée et prient avec lui, il a près de lui, à Peoria même, une de ses sœurs et son

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