CHAPITRE VI
frère médecin qui le voient chaque jour, son fidèle auxiliaire, tout son clergé fier de lui, et notamment, dans sa maison, dans cette petite maison qui projette sur le monde une si forte et si pure lumière, les quatre prêtres dont se compose tout le personnel de la cathédrale et de l'administration diocésaine, à leur tête le curé et chancelier, un très modeste, actif et intelligent collaborateur. Oublierai- je le jeune et dévoué Canadien qui sert de lecteur et de secrétaire? Oublierai-je le modèle des servantes, Brigitte, et ses trente ans de parfait travail, Brigitte constamment souriante et, ce qui est plus rare en un cas semblable, toujours timide et effacée? Heureux qui peut ainsi se faire admirer des grands et se faire aimer des petits !
Admiré et aimé, j'ai pu voir qu'il l'est également des citoyens de Peoria, soit catholiques, soit pro testants. Le dernier soir de mon séjour, nous sommes invités à dîner au country club, ou club de la campagne, une institution que j'ai vue autour d'autres cités encore et où se marque bien le génie américain de l'association. Dominant à pic l'Illinois, justement au-dessus des sites pittoresques où la rivière, avant de pénétrer en ville, s'élargit en un lac semé d'îles et bordé de collines boisées, un élégant et spacieux chalet sert de lieu de rencontre à la meilleure société de la ville. Chacun des deux cents membres qui composent le cercle dispose ainsi, sans dépense excessive ni trop grand déplacement, d'une magnifique propriété où il peut, comme chez soi, se livrer quelques heures aux sports qu'il préfère, passer plusieurs jours de repos, et même traiter ses amis. C'est le château à la portée de tous, le château sans ses soucis, ses préjugés, ses abus, ses charges. Que si j'en juge par la famille dont nous sommes les hôtes et par ses autres invités, Peoria ne le cède ni en bonne grâce, ni en culture d'esprit, ni même en élégance, à des cités
vingt fois plus anciennes; et les squaws (1) de l'Illinois ont accompli du chemin depuis que Lassalle et ses compagnons les voyaient brandir des sagaies menaçantes. Je puis même parler des cours de Sorbonne avec ma voisine, qui les a sérieusement suivis. Professeur à Smith Collège, dans le Massachussets, elle se fait fort de m'y préparer un auditoire de six cents jeunes fdles si je veux y donner une conférence en français, et j'accepte son invitation. Il me plaît do voir une société d'élite entourer mon évêque du même affectueux respect que je lui ai vu témoigner, en d'autres circonstances, par les religieuses du Bon- Pasteur et leurs humbles pupilles, par le malade des hôpitaux et l'enfant des écoles. Le prêtre, l'évêque plus encore, doit être l'homme de tous. Chez les petits pêcheurs de la Galilée ou dans la villa do Béthanie, le Christ est toujours le Christ (2).
^4 Revenons deux jours à Chicago pour les adieux, les plans, les arrangements définitifs. C'est maintenant, semble-t-il, que le voyage va commencer. Les
(1) Femmes indiennes.
(2) Mgr Spalding a donné, en 1908, sa démission d'évêque de Peoria. Sur les touchantes instances de son clergé, qui avait même, dans une pétition unanime, demandé à Rome qu'il fût maintenu dans sa charge avec l'aide d'un administrateur, il continue d'habiter sa ville épiscopale.
(( L'annonce de cette démission, dit le Catholic Times, le grand journal catholique d'Angleterre, est accueillie avec de vifs regrets par les protestants aussi bien que par les catholiques des Etats- Unis. Le docteur Spalding est l'un des hommes qui ont gagné à l'Eglise catholique en Amérique la haute estime où elle est tenue par toutes les classes de citoj^ens sans en excepter le Président... Il a reçu le don de l'éloquence, et peu de ses compatriotes ont autant fait que lui pour élever les ouvriers américains à la conscience de leurs devoirs. «
CllAlMÏRE VI 109
côtes de l'Atlantique, les bords du Michigan, c'était du déjà vu. Je vais franchir la limite où je m'étais arrêté il y a quatre ans, et prendre la route de l'ouest jusqu'au Pacifique. Mais par où? Hélas! j'avais un bon petit projet de tout repos : Saint-Paul, Omaha, Denver, le Colorado, l' Arizona, la Californie, avec retour par le golfe du Mexique, la Nouvelle-Orléans, New-York, bref, une sorte de voyage aux châteaux de la Loire. Tout est bouleversé ! J'ai rencontré chez les Paulistes, en rentrant de Peoria, M. Ambrose Petry, cet homme d'affaires dont j'ai déjà dit qu'il fut un des promoteurs de Vextension catholique, et qu'il lui a donné un wagon-chapelle de la forme des Pulmann, avec tout l'aménagement nécessaire à une église ambulante. M. Petry ne dédaigne pas de s'intéresser à mes études sur l'Amérique; mais la prétention lui semble insoutenable, de s'occuper de l'avenir des Etats-Unis et de ne pas visiter le Nord-Ouest. « Connaissez- vous Seattle ? — Non. — Alors, vous ne savez pas ce que c'est que l'Amérique. » Seattle? J'avais ouï ce nom pour la première fois l'année dernière à Chambéry, au château de Mont- Rond, de la bouche du baron de Mandat-Grancey, un des hommes de notre temps qui ont le plus voyagé et qui gardent l'œil ouvert. « Seattle, dit M. Petry, c'est la ville d'aujourd'hui, ou plutôt de demain; c'est le type de l'activité, le parangon du progrès; c'est la porte de l'Extrême-Orient ; c'est le futur du Pacifique. Traiter des Etats-Unis sans parler de Seattle, c'est à peu près comme jouer Hamlet sans le Fantôme, it woiild be a good deal like playing Hamlet without the Ghost. »
Il fait tant et si bien que je me laisse persuader, et que je promets de voir Seattle. J'en serai quitte pour commencer par Omaha et remonter à Saint-Paul, crochet insignifiant: de Saint-Paul, j'aurai le choix
de passer par le Canada ou par les Dakotas, le Montana, ridaho, le Washington; de Seattle, ensuite, pour aller à San Francisco, ce ne sera que deux jours de chemin de fer à travers l'Oregon ou quatre jours de traversée sur le Pacifique... Rentré dans ma chambre et un peu dégrisé de l'enthousiasme communicatif de M. Petry, je cherche combien de kilomètres viennent de s'ajouter à mon itinéraire; j'en compte environ quatre mille. Ce chiffre, il fallait s'y attendre, révolte mon « séminariste ». Qui sait, objurgue-t-il, si Seattle n'est pas un pur hluff, et d'ailleurs ne peut-on s'instruire sur le nord-ouest, en parler, même, fort convenablement, sans l'avoir traversé ? Pour conter un voyage de la terre à la lune, Jules Verne s'est-il cru obligé d'opérer lui-même? Je récuse l'analogie, et péremptoirement je déclare au moi timide qu'il n'a qu'à se taire et à faire la correspondance d'abord, la valise ensuite. L'homme terrible de Détroit a décidé de mon sort. Appréciez-vous, indolents lecteurs, ce qu'on fait pour vous quand on y met de la conscience ? Auprès de nos jours, de nos nuits, de nos semaines de chemin de fer, qu'est-ce que la peine, en vérité, que vous prenez, à votre tour, de lire en un demisommeil vingt-cinq pages à l'heure?
Omaha, dans le Nebraska, sur le Missouri : presque au milieu, cette fois, du large continent. Deux ans plus tôt, l'évêque de cette ville, traversant Paris, m'avait envoyé un mot de Mgr Ireland, et nous avions passé une journée ensemble. Je lui avais promis, au moment des adieux, de lui rendre sa visite. Il en avait bien ri ! N'importait-il pas de lui montrer que les Français sont hommes de parole?
Du reste, Omaha est fort digne d'attention. M. de