CHAPITRE VI
pareille région, il a fallu d'exceptionnelles libéralités. Elles sont venues d'Edouard et de John Creighton, les véritables fondateurs et les parrains de l'Université. Dans la généreuse Amérique elle-même, il n'est pas d'autres catholiques, à notre connaissance, qui aient fait pour l'éducation autant que ces deux frères. On n'a pas le chiffre exact de ce qu'ils ont donné ; mais il est clair que les fondations et constructions de tout genre qui distinguent Creighton ont coûté un nombre respectable de millions. Edouard et John, fils de pauvres Irlandais, étaient de ces Américains qui se sont enrichis eux-mêmes tout en faisant la fortune du pays. Ils comptent parmi les éminents pionniers de l'Ouest. L'élevage, le négoce, la banque, la construction des premières lignes télégraphiques à travers les espaces encore inhabités et depuis l'Est jusqu'en Californie, voilà où ils puisèrent les ressources qu'ils devaient ensuite consacrer pour une si grande part à l'éducation de leurs concitoyens. Edouard, l'aîné et peut-être le plus grand, en tout cas le plus simple, vécut de 1820 à 1874; le second, John, ne mourut qu'en février 1907. Pour avoir reçu les titres de colonel, de chevalier de Saint- Grégoire et de comte romain sans avoir fait ni service militaire ni croisade, il ne s'en montra pas moins entendu dans les affaires d'épicerie en gros, et il fut de ceux qui créèrent les premiers abattoirs d'Omaha.
L'évêché d'Omaha n'est pas si imposant que l'Université Creighton. Comme en beaucoup de diocèses, l'évêque habite le quartier des résidences ; les bureaux sont au centre des affaires. Ils n'occupent que trois ou quatre pièces au cinquième étage d'un grand immeuble et encore y abritent-ils l'excellente feuille
hebdomadaire du diocèse, ihe True Voice, «la Voix véritable ». Le vicaire général, Mgr Colaneri, qui demeure avec l'évêque, passe sa journée aux bureaux. Venu jeune d'Italie, il tient de son pays natal l'aptitude au gouvernement ecclésiastique, et il y ajoute l'activité, la rondeur, la droiture qui caractérisent les Américains. Le diocèse a son importance ; fondé en 1885, il possède aujourd'hui 180 églises dont 104 paroissiales, 115 prêtres séculiers et 13 réguliers; la population catholique, d'après le recensement déjà ancien de 1900, était de 65 175 ; elle doit approcher de 80 000. Un fait très intéressant et qui se reproduit, grâce à Dieu, dans presque tous les diocèses, au grand honneur et avantage des catholiques, c'est l'excédent considérable des naissances sur les morts. Les chiffres de 1907 sont de 3 006 baptêmes pour 1 517 funérailles.
La résidence épiscopale consiste en une petite et proprette villa de bois que rien ne distingue de ses voisines, paisiblement située au bord d'une rue ou plutôt d'une route dont quelques mètres à peine la séparent. Pas de clôture, bien entendu, mais le gracieux entourage d'une pelouse très verte et de quelques arbres. Simple, bon, laborieux et grave, Mgr Scannell, avec sa figure d'ascète et son amour du recueillement, rappellerait nos évêques austères, Mgr Dupont des Loges, le cardinal Perraud ou le cardinal Richard, mais à condition de nous représenter, si possible, ces vénérables prélats dans l'attitude américaine, n'hésitant pas, après déjeuner, à s'installer devant leur porte sous le regard des passants, un cigare à la bouche ; bref, un saint de vitrail sur le rocking chair. Tout le monde, du reste, et pourquoi non? trouve cela naturel, même les écureuils qui descendent des arbres pour prendre du pain ou des noisettes dans la main du prélat. Bêtes et gens deviendraient-ils, en Amérique, moins sauvages que dans le Vieux Monde?