CHAPITRE PREMIER
ses cours, je lui procurai une place et bientôt il m'apporta un peu d'argent, disant qu'il paierait le reste plus tard. Je lui dis de mettre cela à la Saving Bank (1). Au bout d'un an, il revint avec la totalité de la somme due. « Voici votre argent. Mon père m'écrit de revenir. Dès que j'aurai gagné le voyage, je rentrerai chez nous. — Gardez cela, mon garçon, répliquai-je ; mon intention fut toujours de vous le laisser. Ainsi vous n'avez pas besoin de retarder votre départ. — Oh ! comme mon père va être content ! » Il partit plein de reconnaissance et m'est resté très attaché; il m'écrit quelquefois et accueille admii'ablement ceux de mes amis qui vont au Japon. Son père ! Son père toujours ! Voilà leur esprit de famille. » Et voilà, eussé-je volontiers ajouté, voilà aussi de bon esprit américain : aider qui mérite du secours et soutenir qui parviendra à marcher seul.
Mon lawyer n'est cependant pas le citoyen proéminent du bord. Ce n'est pas non plus son ami, un autre beau vieillard de Détroit, qu'à cause de sa mine martiale je me risque à appeler colonel et qui reçoit fort sérieusement ce titre. Je suis bien tombé : il porte la médaille ou plutôt « le bouton » de la Grande Armée. Tout mon regret est de ne pas l'avoir traité de général ; mais j'en étais à ma première nomination.
Nos citoyens proéminents sont le vieux docteur H. W. et le pasteur X., tous les deux de New-York. Ce sont eux que l'on invitera, le 4 juillet, à prendre la parole pour la fête de l'Indépendance.
Le pasteur X. voyage avec sa femme, un peu maladive, et ses trois filles très bien portantes. Je n'ai
(i)Caisse d'épargne.
16 L'AMIîRIQUE DE DEMAIN
presque jamais vu un pasteur voyager sans ses trois filles; je suppose qu'il laisse trois garçons au collège. Notre révérend est un homme des plus distingués, un grand et bel Américain, toujours affable et heureux de vivre. Il est moins porté pour le dogme que pour la morale et moins pour les théories que pour les bonnes œuvres. Sa bienveillance est grande envers le catholicisme et il serait assez empêché de dire pourquoi il est épiscopalien. Rome, d'où il vient, l'a vivement intéressé. Pie X lui a semblé très vénérable et un pape à idées larges.
Le docteur H. W. est une autre espèce d'homme. Né de parents irlandais, il a, comme tout bon Celte, la parole facile. Des heures et des heures, sept à huit par jour sans exagérer, tout le temps qu'on ne passe pas à manger ou dormir, il pérore au fumoir, devant trois jeunes médecins et le clergyman. Tout y passe : politique, plaisanteries, religion, et le reste. Je fréquente beaucoup ce petit cercle, qui est pour moi une excellente Berlitz School. Le docteur H. W. est fervent catholique, « catholique enragé », me dit-il en notre langue, qu'il parle fort bien. Je laisse à penser s'il bat le clergyman en théologie et en histoù'e de l'Eglise. Un des trois jeunes médecins, qui est matérialiste et assez naïvement, se fait, chaque fois qu'il sort ses idées, remettre à sa place de la bonne façon. Quand le vieux docteur a réduit au silence tous ses autres adversaires, il tombe sur moi, qu'il traite d'hérétique, et je l'appelle Torquemada. N'empêche qu'il m'aime bien et qu'il m'offre des rafraichissements pour éteindre ses autodafés (1).
L'Amérique, dont le seul nom fait battre son cœur et illumine ses regards, n'est pas traitée, en paroles,
(1) Je n'entends pas dire, évidemment, que tous les pasteui-s et médecir|s d'Amérique rassemblent aux deux que je viens de décrire.