‹ L'Amérique de demainChapitre 8 sur 167 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

plus doucement que nous. « Les affaires vont trop bien, dit-il, comme s'il pressentait la crise qui allait éclater moins de quatre mois plus tard ; la prospérité continue de notre pays devient un obstacle à son développement moral. L'homme qui se porte splendidement et à qui tout réussit n'a que faire de penser à un monde supérieur et à la vie future ; ce monde-ci et la vie présente comblent tous ses vœux. Mais arrivent le malheur, la ruine, les maladies, la mort des proches, et il commence à réfléchir, à comprendre î'insufTisance et la fragilité des choses humaines; il pense à Dieu et à l'au-delà. Ainsi des Etats-Unis. Il leur faudrait une bonne épreuve pour les élever au-dessus de leurs préoccupations matérielles et de leur orgueil. »

Je me hasai^de à suggérer, d'un ton moitié sérieux moitié badin, que peut-être le Japon leur rendra ce service. Comme je le pense, et non pas uniquement pour atténuer l'effet plutôt fâcheux de ma plaisanterie, je dis que sans nul doute les Nippons seraient en définitive battus s'ils faisaient la folie de s'attaquer à l'Amérique, mais enfin qu'ils pourraient gagner la première manche; et, grâce à une récente lecture du Correspondant, sur la marine des deux pays, je soutiens cette thèse avec une compétence qui m'étonne moi-même. Elle n'en reçoit pas un meilleur accueil. Good gracions! les Etats-Unis, même provisoirement, vaincus par le petit Japon! Mais à quoi est-ce que je pense ? Les Etats-Unis, avec leurs immenses ressources, avec leur patriotisme, avec l'énergie qu'ils mettraient à fabriquer navires, canons, et le reste. Pauvres petits Japs ! Et pauvre petit moi, pour avoir énoncé, même d'un ton souriant, une pareille supposition !

Avec l'idée, que j'ai prise en Europe et qu'aiïaiblira le séjour aux Etats-Unis, d'une guerre peut-être prochaine entre l'est et l'ouest du Pacifique, je ne

constate pas sans inquiétude la présomption de mes amis américains. Au repas suivant, je m'en ouvre au grave lawyer de Détroit, qui ne fréquente pas notre Berlitz School; et il me donne une opinion qui sera confirmée presque en tout par ce que j'apprendrai durant mon séjour. « La guerre, dit-il à peu près» serait trop absurde; un gouvernement aussi pondéré que celui du Japon, des hommes aussi consciencieux que Roosevelt et Taft ne laisseront jamais les deux pays s'engager dans cette folie meurtrière et sans avantage. Les Japonais ont devant eux la Corée et la Mandchourie ; c'est assez pour leur expansion et ils n'ont pas besoin d'envoyer leurs ouvriers en Amérique. Ils comprendront que les Etats-Unis ne peuvent pas raisonnablement admettre la concurrence de gens qui travaillent à si bas prix; ce serait la ruine matérielle et l'abaissement moral du monde ouvrier. » Ces dernières considérations, qui ne sont pas toutes évidentes, m'empêchent d'être complètement rassuré. Je considère l'orgueil des deux peuples et je me demande lequel d'entre eux serait capable de supporter une insulte, même apparente, même accidentelle, à son pavillon. Or, avec la cause permanente de conflits que suscite la présence des Japonais en Californie, qui peut dire qu'un tel accident n'arrivera jamais à San-Francisco, ni par contre-coup à Yokohama (1) ?

Le drapeau américain insulté, quelque part que ce soit au monde, mais ce serait la nation debout, frémissante et inapaisable.

(1) D'autres rencontres nous donneront l'occasion de traiter à nouveau et plus amplement la question japonaise (V. les chap. VIII et xiii).

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