CHAPITRE VIII
Saint-Boniface, sur la rive droite de la Rivière- Rouge, n'a que 5 000 à 6 000 habitants, en majorité de langue française. C'est là que s'établirent les premiers missionnaires et, en 1847, le premier évêque, Mgr Provencher, remplacé en 1853 par Mgr Taché, l'un des plus grands promoteurs de la civilisation et de la foi dans le Nord-Ouest. Saint-Boniface fut érigé en archevêché en 1871. Mgr Lange vin, qui succéda à Mgr Taché en 1895, est un homme très actif, accueillant et simple. N'ayant pu le prévenir de mon arrivée, je n'eus pas la chance de le rencontrer. M. Lionnet, qui fut plus heureux, a tracé de lui ce portrait : « Il appartient à la congrégation des Oblats et réalise un type caractéristique d'évêque canadien. Petit, mais très robuste, ses mouvements vifs jusqu'à la brusquerie, son regai'd impérieux, quelque chose dans l'allure d'aussi militaire que sacerdotal, le révèlent fait pour le commandement, pour la lutte aussi. Nul n'a plus rudement combattu les libéraux aux élections de 1896. Orateur vigoureux, il traite des questions religieuses, bien entendu, mais non moins souvent ni moins volontiers des questions mixtes. Il y apporte toujours une redoutable ardeur. Si on voulait le comparer à un évêque français, on songerait tout naturellement à Mgr Turinaz... L'archevêque de Saint-Boniface a un grand mérite : dans la Babel manitobaine, il soutient sa race ; il chérit ses Canadiens-Français et, sans négliger les autres catholiques, il choyé ceux-là dans lesquels il voit avec raison la grande force chrétienne de l'avenir, pourvu qu'ils gardent, autour de leur clergé, leur cohésion (1). »
A Saint-Boniface, comme si souvent en Amérique, j'aperçois en pleine construction une nouvelle et grande cathédrale ; on ne peut plus se contenter
(1) Chez les Français du Canada, pp. 167-169.
de l'ancienne, bâtie il y a un demi-siècle pour remplacer l'église de bois qu'une religieuse avait incendiée en faisant fondre des cierges pour l'enterrement présumé du bon P. Goiffon.
Le P. Goiffon, j'ai l'agréable surprise de retrouver le lendemain, — oh ! non pas sa personne : il ne voyage plus guère, — mais son portrait et son histoire dans la Vie de Mgr Taché, par dom Benoit (1). Le récit de l'historien offre une très suffisante ressemblance avec celui que m'a fait le héros et il y ajoute quelques précisions. On y voit que M. Goiffon, prêtre du diocèse de Belley, chargé des missions de Saint-Joseph et de Pembina, revenait de faire visite à l'évêque de Saint- Paul (2) et que, pressé d'atteindre ses missions, il se sépara de ses compagnons le 3 novembre. Telle était la tempête de vent et de neige que le cheval, à la tombée de la nuit, s'arrêta pour ne plus se mouvoir. Le 8, au matin, ce qui ferait cinq nuits passées dans la neige, le P. Goiffon fut trouvé par M. Printchard, qui se rendait à la Rivière- Rouge. On le porta à Pembina, puis, lorsqu'il fut un peu remis, à Saint-Boniface, où il arriva le 28 novembre. Ce fut le 3 décembre qu'on lui coupa la jambe.
Singulière idée, penserez-vous, que celle d'aller au Manitoba pour y étudier des vies d'évêques ! Je ne nie pas qu'il serait plus simple de les lire chez soi ou à la Bibliothèque nationale ; mais ce fut la faute du G. P. R. (3). Je m'étais fait un plan raisonnable, qui était de partir à dix heures et demie du matin pour atteindre le lendemain, au milieu de l'après-midi, Galgary, au pied des Montagnes Rocheuses. Une
• (1) T. I«. pp. 443-445.
(2) Ou plutôt, d'après son propre récit, au P. Ravoux, administrateur du diocèse vacant. V. ci-dessus, p. 142.
(3) Le Canadian Pacific Railway, qu'on désigne par ses initiales, comme chez nous le P.-L.-M.