CHAPITRE VIII
trentaine d'heures de chemin de fer, dont une nuit à dormir, ce serait vite passé, et je serais à moitié chemin du Pacifique. Un peu avant dix heures, tant j'ai peur de me mettre en retard, j'arrive à la station, retire ma malle de la consigne, et la présente pour la faire enregistrer : « On ne reçoit les bagages, m'est-il répondu, qu'une heure avant le départ du train. — Eh bien, justement, je prends le train de dix heures et demie. — Le train numéro tant ? (J'ai oublié le chiffre.) — Oui, monsieur. — Alors, revenez cet après-midi. — Il est en retard? — Evidemment. — Mais, à quelle heure pensez-vous?... — Nous ne savons pas encore,' on vous le dira plus tard. » Et le guichet se referme Je reviens assez penaud chez les bons Oblats, qui m'expliquent que ces trains de grande ligne (c'est le cas de dire : 3 756 milles, 6 045 kilomètres !) ne sont pas très exacts, et qu'on ne va pas les prendre sans téléphoner pour savoir quand ils passent. Nous téléphonerons cet après-midi, et j'apprendrai que mon train de dix heures trente doit passer à quatre heures et demie. Nous sommes dans le pays des grandes distances et des grands retards : je m'en apercevrai encore plus d'une fois et ces six heures seront suivies de quelques douzaines d'autres. C'est ainsi que, dépourvu d'attrait pour les monuments de Winnipeg, j'ai passé quelques heures studieuses dans la bibliothèque de mes pères Oblats.
Cette journée, un peu énervante, ne s'achève point mal. Aux environs de Winnipeg (je parle d'environs à l'américaine, quelques centaines de lieues), la prairie est, en ces premiers jours d'août, assez poétique, avec ses foins que l'on coupe et ses lacs infinis de céréales encore vertes. La nuit dans le Pulmann me repose, et
c'est en belle disposition que le lendemain matin je me mets aux fenêtres. Désillusion, et qui va grandir, grandir d'heure en heure, jusqu'à devenii' opprimante ! La prairie, maintenant que nous avons quitté la partie cultivable pour atteindre les grands pâturages, desséchés l'été, c'est un désert, avec de l'herbe pour sable, une herbe courte et dure, sans forme et sans couleur. Ce désert, ainsi que tous les autres, était naguère parcouru par des nomades, lesquels, pour se conformer aux saisons de l'herbe, montaient l'été au Nord et descendaient l'hiver au Sud. Mais ces étranges pasteurs ne suivaient, ou plutôt ne poursuivaient que des troupeaux sauvages : les bisons, buffalos, animaux providentiels d'où ils tiraient la satisfaction de tous leurs besoins, réduits, du reste, à la nourriture, à l'abri et au vêtement. Leur culte était celui du soleilarbitre apparent de leur sort. Ils n'avaient en propriété que des tentes, des chevaux et des armes, celles-ci pour la guerre encore plus que pour la chasse. Comme les uns s'appelaient Cris et les autres Pieds- Noirs, ils se battaient et s'enlevaient le cuir chevelu, toutes les fois que l'occasion pouvait s'en offrir. Aujourd'hui ceux qui subsistent sont bien adoucis , mais le jour qu'ils appellent de leurs vœux reste celui où le blanc quittera la prairie et où Buffalo sortira de terre. Car Buffalo a disparu ! Ils en ont fait des tueries effroyables, jusqu'à un million par an, et aujourd'hui on ne le rencontre guère qu'à l'état de curiosité dans les parcs nationaux. Pas un seul ne se montre dans la plaine, pour atténuer l'ennui du trajet. Tout ce qui s'offre à nos yeux somnolents, c'est de très loin en très loin un petit troupeau de chevaux ou de bœufs, quelques baraques en bois alentour d'une gare, une équipe d'ouvriers qui entretiennent la voie. Et toujours à l'horizon le tapis d'herbe sèche, et toujours sous nos pieds la ligne droite et uniforme qui se déroule entre