‹ L'Amérique de demainChapitre 75 sur 167 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

les rails comme une courroie sans fin entre deux poulies.

Il n'est désert, pourtant, qui ne possède ses oasis : les rares cours d'eau que l'on traverse sont bordés d'arbres et de verdure, et c'est là que s'établissent de petits centres colonisateurs. Mais il ne faut pas croire que chaque station représente une ville ni même une bourgade ; la plupart ne sont que des haltes, et la plus grande distraction qu'elles offrent est celle de leur nom : High Bluff, Portage-la-Prairie, Melbourne, Brandon, Red Jacket, Qu'Appelle, Regina, Grand Coulée, Pasqua, Moosejaw, abréviation fort opportune d'un seul nom indien, qui signifie, paraît-il, la petiUi rivière où un homme blanc a réparé une charrette avec une « mâchoire d'élan (1) ».

A partir de MooseJQ.w, petite rivière etc., \si contrée se modifie peu à peu ; elle devient cultivable et accidentée; on pressent l'approche des Montagnes Rocheuses. Une société puissante, la Canadian Land and Ranch Company, a créé là d'immenses fermes que par l'irrigation elle a rendues très productives. Près de la station de Swift Current, qui est à 600 mètres d'altitude, elle nourrit jusqu'à des troupeaux de 16 000 moutons. Plus loin, près de Kincorth, elle en a 6 000 relevant d'une seule ferme, pendant que dans une autre elle entretient 7 000 bœufs et 500 chevaux. Le pays, dont quelques parties atteignent désormais 1 200 mètres au-dessus du niveau de la mer, possède des cours d'eau et devient de plus en plus favorable à l'élevage, en même temps que ses parties basses se couvrent de moissons. Medicine Hat, qui n'est plus qu'à 700 mètres d'altitude, sert de débouché à toutes sortes de produits fermiers et

(1) C'est, du moins, ce qu'affirme l'auteur d'un assez agréable ouvrage, de Québec à Victoria, M. A.-B. Routhiee. (Québec, 1893, in-80, p. 155.)

compte déjà 3 500 habitants. Avec son climat tempéré, avec le bois, le charbon, le gaz naturel, qu'on trouve dans les environs et qui ajoutent leurs richesses à celles de l'agriculture, il semble que ce gros bourg au nom baroque soit destiné à un bel avenir. Jeunes Français, mes amis, qui préférez le travail manuel aux arts et aux lettres, partez pour Medicine Hat.

Mais ne me demandez plus l'aspect du paysage. Je comptais le voir à midi. Nous y passons à onze heures du soir. Nous serons à Galgary à deux heures au lieu de trois : à deux heures du matin, s'entend, au lieu de trois heures de l'après-midi. Comprenezvous que l'on s'impatiente ? Impossible, n'est-ce pas, de lire toute la journée. J'ai cherché à nouer des conversations ; personne d'intéressant. Je me rabats sur le nègre du Pulmann, qui cause familièrement avec tout le monde, et je lui demande ce qu'il préfère, des Etats-Unis ou du Canada. « Les Etats-Unis ! » me répond-il sans hésitation. Et comme je cherche à savoir pourquoi : « C'est, ajoute-t-il fort gravement, qu'on y joue mieux au hase bail. » Je lui montre des campements de colons, et je lui dis en riant : « Voilà comme vous ferez, quand vos économies seront suffisantes. — Moi? reprend-il, je me retirerai à New- York, et je verrai jouer le ha^e hall. » C'est décourageant.

Je trouve pourtant quelqu'un de plus malheureux que moi : un fermier de l'Ontario, peu habitué à vivre avec ce qu'il a de pensées, et qui va et vient dans le wagon comme un tigre en cage. Il s'ennuie d'autant plus qu'il a entrepris ce voyage-là pour son plaisir et pour celui de sa compagne, une personne à figure ingrate qui doit être sa fille, à moins qu'elle ne soit (je le plaindrais) sa femme. Elle n'ouvre pas la bouche, et regarde des magazines, en flirtant un peu avec un jeune voyageur à l'air aussi stupide

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