‹ L'Amérique de demainChapitre 76 sur 167 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

qu'elle. « Voyons, monsieur, dis-je au triste Ontaricn, n'oubliez pas que vous voyagez pour votre agrément ! » Et sa tristesse m'arrache un si franc éclat de rire que lui-même s'en déride un peu. Et voilà tout, avec la psychologie du nègre, pour un voyage de trentequatre heures!

Je lui avais demandé, à ce brave nègre, de me réveiller avant Calgary. Il me fait lever deux heures trop tôt. C'était bien la peine ! Le train s'arrête là, conscient de son retard et décidé à y mettre fin en se confondant avec le train qui le suivra. C'est peutêtre bien le même que je reprendrai demain l'aprèsmidi, demain ou aujourd'hui ! Je ne veux plus rien savoir du temps et je me laisse mener, comme un corps sans âme, à un hôtel quelconque où je dors trois ou quatre heures dans une chambre minuscule. Le bruit me réveille tôt; et l'aurore, si la pluie ne jetait entre elle et moi ses voiles, me verrait déambuler dans les rues de Calgary, sur les planchestrottoirs, traversant le moins souvent possible les fleuves de terre noire qui servent de chaussées.

C'est la vraie ville américaine en voie de formation, avec ses rues larges et moitié bâties. Au centre, des banques monumentales, des échoppes de savetiers, des bars où l'on vend de la bière et des cartes postales, des restaurants populaires, des magasins luxueux, des cabanes de blanchisseurs chinois, d'assez coquettes maisons en bois, le tout séparé par des terrains vagues. Cet aspect dénué d'harmonie n'empêche pas Calgary d'être fort prospère déjà et gonflée d'espérances. Assise au croisement du Canadian Pacific Railway avec les lignes d'Edmonton au nord et de Macleod au sud, elle est le centre naturel de distribution économique entre le minerai des montagnes et les ranches qui bordent la Saskatchewan. C'est la ville la plus importante depuis Winnipeg

jusqu'à Vancouver. La rivière de l'Arc ou du Coude, Bow River, y apporte, par flottage, des bois de construction, et elle fournit l'eau qui alimente le grand canal d'irrigation au moyen duquel le C. P. R. fertilise 3 millions d'acres, à l'est, des deux côtés de ses rails.

Calgary a pour rivale Edmonton, capitale de l'Alberta, à huit heures de chemin de fer droit au nord. Mes lecteurs auront avantage à s'y rendre en compagnie de M. Lionnet, s'ils veulent saisir sur le vif l'impression des colons qui y cherchent et y trouvent fortune ; ou, s'il leur plaît de s'avancer plus haut, jusqu'au delà du lac des Esclaves, je les invite à y suivre Mlle de Saint-Pierre, en sa chasse aux ours qu'elle ne tue pas, chez les pauvres missionnaires et religieux que sa présence console, parmi les Indiens qu'étonne son courage (1). Quant à moi, n'ayant pu pousser jusqu'à Edmonton, je n'ai pas de raison d'humilier Calgary devant elle. J'éprouve plutôt le besoin de faire réparation à la seconde de ces villes, en disant qu'elle a déjà ses 15 000 habitants, qu'elle offre, à peu de distance, quelques jolies promenades sur des collines d'où l'on aperçoit les pics des Rocheuses, et qu'enfin ce n'est pas de sa faute si j'y suis arrivé la nuit, en retard et par un temps de pluie.

D'ailleurs, j'ai trouvé un trottoir cimenté pour me rendre à l'église catholique, située tout au bout de la ville, et, après avoir montré au supérieur des Oblats une lettre de Mgr Ireland, j'y ai été accueilli très fraternellement. En conversant avec ces bons Pères, en se rendant compte de l'héroïsme qu'il a fallu aux premiers d'entre eux pour atteindre ce pays bien avant les colons, tantôt à pied, tantôt en

(1) V. Jean Ijonnet, op. cit., p. 256, et l'article de la comtesse de Saint-Pierre, En dehors de la Civilisation (dans le Mois, numéro de juillet 1908).

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