CHAPITRE VIII
Je ne veux pas découvrir une fois de plus les Montagnes Rocheuses. Qui les parcourrait en détail, comme on fait les Alpes, y rencontrerait sans nul doute quantité de merveilles ; mais il faut bien avoir le courage de le dire, elles n'offrent, traversées en chemin de fer, rien de surprenant pour ceux qui se sont rendus en Italie par la Suisse ou par la Savoie. Et je n'entends point, certes, amoindrir par là l'intérêt que présentent les Montagnes Rocheuses sur le trajet du G. P. R. Je comprends même très bien les sentiments que témoignent mes compagnons de route, la joie communicative et souvent bruyante des passagers qui s'entassent dans le wagon belvédère, observation car, attaché à l'arrière du train. A Banfî, où je m'arrête à cause du dimanche (on ne trouve guère plus d'église ni même de pays habité que toutes les cent lieues), à Baniï déjà se manifeste l'enthousiasme des compagnons de route. Ils admirent à bon droit le gracieux cirque de montagnes où s'épanouissent e petit village et le confortable hôtel de la Compagnie; mais ce qui surtout les transporte, c'est de voir, sur les pics environnants, de la neige le 17 août. Je suis, pour mon compte, moins ravi d'en trouver sous mes pas le lendemain matin quand je vais dire la messe.
Je me fais aux mœurs des trains de l'Ouest. II y en a un deux fois par semaine, qui est, dit-on, rapide et régulier. Je l'ai manqué à Winnipeg, faute d'en
missaire si serviable et si compétent du gouvernement canadien, à Paris, M. Fabre (10, rue de Rome), ou à M. Jean Lionnet, président de la société la Canadienne (2G, rue de Grammont), laquelle a pour but de multiplier les relations de toute sorte entre le Canada et la France.
connaître l'existence; je le manque à Banff, parce qu'il passe trop matin, et je prends paisiblement le quotidien à l'heure qu'il lui plaît de s'annoncer. Il y a bien en question une correspondance pour Seattle qu'il faudrait joindre avant d'atteindre le Pacifique ; mais si on la manque, et nous la manquerons, en effet, de cinq ou six heures, il paraît que la Compagnie vous mène gratuitement jusqu'à Vancouver. Après tout, qu'importe? L'on n'est point mal dans ce train; la nuit, on dort à son aise, et le jour on traverse de magnifiques paysages, assez lentement pour en jouir : deux ou trois fois même nous sommes descendus en dehors des stations, pour cueillir des fleurs et des fraises. Une autre distraction est d'observer les voyageurs quand on traverse de petits tunnels et quand on passe sous Tes toits qui protègent la ligne contre les avalanches ; tout le wagon-belvédère clame de joie et s'esclaffe de rire. Il n'est presque personne qui ne vienne ici pour la première fois, tant c'est loin, loin, loin, et qui ne ressente par conséquent des impressions neuves. Et puis les Américains sont si expansifs ! Ce sont, je crois l'avoir dit déjà, des Anglais du midi (1).
Le point le plus élevé du trajet est SLephen, à 1 800 mètres, un peu après Laggan, station d'où l'on se rend aux « Lacs dans les Nuages », un peu avant
(l)Ce passage, ayant paru dans le Correspondant, m'attira d'un ami américain, l'avocat Charles F. Beach, les réflexions suivantes : « Vous nous appelez les Anglais du- Midi. C'est sûrement le plus que nous puissions admettre. Nous ne sommes pas des Anglais; nous ne sommes pas des Anglo-Saxons. Nous sommes un heureux mélange de toutes les nations de l'Europe; nous sommes des Américains. » M. Beach a raison en ce qui touche la question de race. N'empêche qu'à leur point de départ, et peut-être pour toujours, les Etats-Unis ont subi à fond l'influence prédominante des institutions, des idées politiques, des mœurs et de l'éducation anglaises.