‹ L'Amérique de demainChapitre 79 sur 167 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Hector, où se fait le grand partage des eaux, Great Divide, entre l'océan Pacifique et la baie d'Hudson : nous voilà bien, cette fois, dans un autre monde. Mais c'est à Glacier House qu'il faut s'arrêter pour voir le plus beau paysage; la station n'est qu'à trente minutes à pied du glacier Illecillewaet, qui est le plus grand du monde (naturellement) et que dominent des pics impressionnants de plus de 3 000 mètres. Est-ce pour mieux jouir du paysage que le train, au sortir de là, s'amuse à former des boucles, à décrire des huit, à revenir sur ses pas en lignes presque parallèles ? Les ingénieurs ne cédèrent pas à une fantaisie aussi poétique, mais aux nécessités d'un raccordement on ne peut plus ardu. Ils avaient commencé la ligne des deux côtés à la fois ; et, par suite d'une erreur bien excusable à pareille distance, le tronçon du Pacifique arrivait au point de la jonction quelque cent mètres plus bas que le tronçon de l'Atlantique. Tronçon est-il vraiment le mot?. Je cherche dans Littré : « Morceau coupé ou rompu de quelque objet plus long que large ». C'est bien cela. Nous traversons, la nuit, des pays qui passent pour offrir de plantureuses pêches au saumon, d'admirables chasses à l'ours et à la chèvre fourrée des montagnes. Endormis dans les nuages et le froid, nous nous réveillons sous un ciel bleu et chaud. Nous passions hier de France en Suisse ; nous allons maintenant de Constantine à Biskra. Les eaux mugissantes et vertes de la rivière Thompson jettent une note de joie; mais elle est étouffée dans le concert sombre des montagnes arides et des rocs géants, traçant leur ombre crue sur le sable, étranges d'aspect et presque horribles, comme s'ils étaient les génies avares qui ont veillé de longs siècles sur l'or des mmes colombiennes et, un peu au delà, sur le Klondike lui-même aux trésors meurtriers. Ils ont l'aspect

morne et fatal de Titans vaincus. Insensiblement le paysage se fait moins redoutable, — quoi qu'il offre encore de terribles gorges, — après que le Fraser, principal fleuve de cette région, est venu du Nord absorber dans ses eaux jaunâtres la gracieuse rivière Thomson. La terre, jusque-là déserte, commence à se repeupler; autour des stations apparaissent des villages d'Indiens, et, ce qui est plus nouveau, des cabanes d'ouvriers asiatiques. A force d'aller à l'Occident, nous approchons de l'Extrême-Orient : Extrême East is West, dit un proverbe américain (1). Voilà des Chinois à longue natte, et même des Hindous avec leurs turbans. Ceux-ci nous intéressent particulièrement. « Il y en a des centaines employés sur le C. P. R., dit un Japonais très liant qui voyage avec nous. — Pensez-vous, lui demande quelqu'un assez naïvement, qu'ils pourront être civilisés ? — Ils croient déjà l'être, répond-il en souriant. » Et tout le monde d'applaudir. Un jeune homme reprend « Mais pourront-ils s'américaniser? — Je ne le suppose pas, déclare le Japonais. Ils sont trop artistes et enfants ; ils achèteront des fleurs plutôt que du pain. »

Le Japonais me plaît, et je passe avec lui le reste du voyage. Permettez que je vous le présente. M. Goro Kaburagi demeure à Vancouver, où il cumule les fonctions de pasteur méthodiste et de directeur d'un journal destiné aux Japonais de tout le Canada. J'ai vite fait de gagner sa confiance, et ce n'est pas la trahir de répéter ici ses paroles sur le difl"érend entre Japonais et Américain des Etats-Unis et du Canada, différend qu'on pourrait croire apaisé maintenant dans ce dernier pays en jugeant sur les apparences, mais qui s'y montrait alors dans toute

(1) On pourrait traduire : « Les extrêmes se touchent, »

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