‹ L'Amérique de demainChapitre 80 sur 167 · CHAPITRE VIII 1G · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII 1G

son acuité. C'était, en effet, la veille des émeutes antijaponaises de Vancouver, et aussi le moment où l'on décidait, aux Etats-Unis, d'envoyer la flotte de l'Atlantique dans l'océan Pacifique. Après avoir avoué à M. Kaburagi mes sympathies américaines, je m'offris à publier ce qu'il me dirait en faveur du point de vue japonais.

— Aux yeux des Américains, demandai-je, votre crime est bien, n'est-ce pas ? d'abaisser par un travail à bon marché le salaire des ouvriers blancs, en conséquence leur standard of lije, leurs conditions d'exis- • ence ?

— Gela revient à dire, en somme, qu'on nous reproche de ne pas dépenser assez. Mais quoi? Nous vivons à l'aise ; nous sommes bien logés, bien habillés, bien nourris, comme vous pourrez le voir en visitant, à Vancouver et ailleurs, si vous le voulez, les quartiers japonais. Notre standard of lije est aussi confortable que celui des Américains, quoique moins coûteux. Si j'aime la bouillie d'avoine et le riz, pourquoi m'obligerait-on à manger de la viande trois fois le jour? Ce n'est pas d'une si bonne morale, que de recommander la vie chère à tout le monde; la vie simple et saine est bien préférable. Si nous dépensions plus, nous deviendrions pauvres et tomberions à la charge du gouvernement. De tels griefs ne sont pas sérieux. Au fond, ce qu'on poursuit en nous, c'est la race; on nous regarde comme une race inférieure. Gela, nous ne l'admettrons pas.

— Sans vous prendre du tout pour une race inférieure, et ce serait difficile après ce que vous avez accompli depuis quarante ans, les Américains peuvent vous prendre pour une race différente, foncièrement autre que la leur, inassimilable.

— Pourquoi?

-— Je ne me charge pas de justifier leur idée,

I(i4 L'AMERIQUE DE DEMAIN

Mais en fait ils l'ont, et, quoi qu'il en soit de la théorie...

— Oui, Herbert Spencer et sa fameuse lettre (1)...

— Pratiquement, vous ne vous assimilez pas.

— Comment? Mais nous apprenons tout ce qu'enseignent les Américains, nous les imitons en tout; nous importons, non seulement leurs machines, mais leurs méthodes de travail ; nous parlons leur langue ; nous fréquentons leurs écoles, au besoin, malgré eux ; nous prenons des grades dans leurs universités. Nous aimons la civilisation anglo-saxonne, nous l'aimons vraiment; c'est elle qui nous a instruits, qui nous a faits ce que nous sommes, et nous lui en savons gré. La Corée maintenant et la Mandchourie suffiraient à nos émigrants ; nous venons au Canada et aux Etats-Unis, parce que nous les aimons. Beaucoup de nos leaders, de nos grands marchands, de nos hommes politiques ont été formés ici. Combien y ont occupé des emplois subalternes et pénibles, non pas toujours pour gagner leur vie, mais pour mieux s'instruire ! Je connais un baron qui travaille à un dollar et demi par jour sur le C. P. R. (Je pensai

(1) Cette lettre, qui eut un grand retentissement, était adressée au baron Kaneko Kentaro. Spencer y disait, non sans brutalité : « A votre question sur les mariages entre étrangers et Japonais, qui, dites-vous, « est très discutée actuellement par nos professeurs « et nos hommes politiques «et qui est « un problème des plus dif- « ficiles», maréponse c'est qu'à parler raison, il n'y a pas là de difficulté. Ces mariages devraient être interdits. Ce n'est pas une question de philosophie sociale, mais une question de biologie. Les preuves ne manquent pas, empruntées aussi bien aux mariages entre races humaines qu'aux croisements entre animaux : sitôt que les variétés qui se mêlent divergent un peu, le résultat est immanquablement mauvais à la longue... Prenez différentes variétés de moutons : s'il y a croisements entre sujets tout à fait différents, le résultat, surtout à laseconde génération, est mauvais, c'est un incalculable mélange des traits physiques et une constitution chaotique. Il en va de même chez les humains... Donc, par tous les moyens, interdisez les mariages de Japonais avec des étrangers. »

Page 1