CHAPITRE VIII
au Japonais modeste et actif qui avait balayé notre Pulmann durant le trajet.) Trois de nos députés actuels ont travaillé de leurs mains en Amérique pour 75 sous par jour. Moi, j'y ai suivi les cours de l'université. Encore une fois, monsieur, nous aimons l'Amérique.
— Je m'en réjouis sincèrement ; mais je crains, à vous dire vrai, que vous ne l'aimiez pas comme elle veut qu'on l'aime.
— Expliquez-vous.
— Vous voyez en elle une école, non pas une patrie; vous n'y venez pas pour y rester, mais pour y acquérir, suivant votre état social, des idées ou de l'argent. Les émigrants d'Europe y viennent pour y demeurer, et ceux-là presque seuls en partent, qui n ont pas su y réussir. Vous autres, vous retournez au Japon dès que vous vous trouvez assez riches ou assez instruits.
— Ce n'est plus vrai de tous. Beaucoup de Japonais demeurent. Des femmes viennent maintenant ; nous fondons des familles ; nous avons des enfants.
— Oui, mais sans cependant vous fondre avec l'ensemble des habitants. Vous logez dans des quartiers à part ; tous vos fournisseurs et, si vous êtes patrons, tous vos employés sont des Japonais. Vous ne devenez pas des citoyens américains.
— Est-ce de notre faute? Quand nous demandons ce titre, on nous le refuse, sous le beau prétexte que, d'après la constitution, deux races ont droit à la naturalisation : les blancs et les noirs ; donc pas nous, les jaunes ! M. Roosevelt a recommandé au Congrès, dans son message de décembre 1906, qu'un acte spécial accorde la naturalisation aux Japonais qui viennent aux Etats-Unis avec l'intention de se faire citoyens américains. Nous attendons toujours que cet acte soit passé.
166 L'AxMÉRIQUE DE DEMAIN
— Même naturalisés, ne seriez-vous pas encore Japonais? Comme les Allemands et les Italiens, aux Etats-Unis, cessent de se tenir pour sujets de Guillaume II ou de Victor-Emmanuel, cesseriez-vous de voir dans le Mikado votre vrai souverain ? Appartiendriez-vous réellement aux Etats-Unis, ou feriez-vous seulement partie de ce qu'on appelle chez vous le Nouveau Japon, le Japon des îles Hawaï et des bords du Pacifique, ce Shin Nihon dont parlent ou rêvent vos écrivains et vos hommes politiques? N'est-il pas, dès lors, naturel que les Américains refusent de voir un Empire aussi fort que le vôtre établir chez eux des sortes de demi-colonies, ce qu'on appelle aujourd'hui des sphères d'influence ? Je ne vous blâme, certes, pas de votre fidélité à la terre natale, à vos souvenirs, à vos traditions, à votre patrie. Mais convenez que cette fidélité s'accorde mal avec l'esprit des Américains, qui est de n'admettre à demeure fixe chez eux que des hommes épris de leur idéal et capables de s'attacher à l'Amérique plus qu'à leur pays d'origine.
— Il faudrait montrer que leur idéal est au-dessus du nôtre.
— Mais non ! Il suffirait de chercher s'il est vrai que tous deux soient essentiellement différents et incompatibles.
— De l'examiner nous entraînerait loin. Ce qui est clair, c'est le texte du traité conclu entre le Japon et les Etats-Unis le 22 novembre 1894 : « En tout ce qui touche aux droits de résidence et de voyage... les citoyens ou sujets de chaque partie contractante jouiront sur le territoire de l'autre des mêmes privilèges, libertés et droits, et ne seront soumis en ces matières à aucun impôt ou charge plus lourds que ceux imposés aux nationaux, citoyens ou sujets de la nation la plus favorisée. » Or, le droit à Tins-