‹ L'Amérique de demainChapitre 83 sur 167 · CHAPITRE Vin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vin

immense dôme de neige s'arrondit dans le ciel bleu, semblable à notre Mont-Blanc : Mount Tacoma, disent les gens de Tacoma; Mount Rainicr, disent ceux de Seattle, qui ne veulent pas donner à cette merveille le nom d'une cité rivale; Tacoma- Fushi, disent les Japonais, auxquels il rappelle la plus haute montagne de leurs îles, le Fushi- Yama. A droite, des bras de mer et le fleuve, difficiles à distinguer, tant ils se découpent en fjords compliqués, tant ils paraissent également profonds sous les navires de fort tonnage qu'ils portent avec aisance et auxquels ils ouvrent, à volonté, des routes ou des havres abrités de tout péril. La voie, sur notre gauche, côtoie sans séparation la forêt vierge, la vraie, celle-là même qu'évoque ce nom poétique, non plus seulement la médiocrité des arbres rabougris, des touffes de bruyère, des marais desséchés, qui couvrent la plaine solitaire au nord des Grands Lacs, mais la magnificence des arbres gigantesques, des lianes enchevêtrées, des vieux troncs qui tombent en poussière dans les fourrés impénétrables. En dépit de la latitude, les eaux voisines du Kouro-Shivo, le Gulf Stream de l'autre hémisphère, attiédissent assez la température pour développer sous ce cinquantième degré nord une végétation presque aussi puissante que sous les tropiques. La ville de Vancouver n'a eu qu'à tracer quelques sentiers dans un coin de la grande forêt, sur les bords d'un lac naturel, pour s'offrir un pai^c supérieur à celui de toutes les capitales. J'y ai vu un groupe d'une douzaine de sapins qui s'élèvent jusqu'à soixante mètres et en mesurent neuf à dix de tour. On en rencontre, me dit-on, au flanc des montagnes, qui atteignent cent mètres de hauteur et trente de circonférence.

La grandeur, l'énergie, l'audace que respire la nature, animent également ici, quoique avec une

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poésie moindre, les entreprises humaines. Docks, navires, scieries, tout semble gigantesque, bien que la ville n'ait peut-être pas plus de 40 000 habitants, — gigantesque et désordonné. L'esprit se perd dans cet amas confus de ports et de voies ferrées, de magasins et de villas; on ne sait plus si telle colonne de fumée sort d'une cheminée d'usine ou d'un steamer en partance pour la Chine. Le mélange des races ajoute à l'incohérence. Je croise dans la rue les types les plus disparates. Dans les tramways qui m'emportent en de lointains faubourgs et me ramènent par d'autres chemins, j'entends parler toutes sortes de langues, et les indications que veut bien me donner le conducteur m'apprennent que nous traversons ici le quartier chinois, plus loin le japonais.

J'ai, du reste, la bonne chance de les visiter de plus près l'un et l'autre.

Immédiatement après le souper, Goro Kaburagi vient me prendre à l'hôtel modeste qu'il m'avait indiqué, tout auprès de la gare, et qui, soit dit en passant, me montre que l'émigrant sans prétention peut vivre à bon compte, puisque, à ma grande surprise, on ne me demande pour le souper, la chambre et le petit déjeuner, qu'un dollar et demi. Nous nous rendons d'abord au quartier chinois, où je me sens fort dépaysé. Partout le veston de soie et la longue natte de cheveux. Dans un grand nombre des minuscules boutiques où nous pénétrons, personne n'entend un mot d'anglais, et sans l'ami Goro (s'il parle avec eux japonais ou chinois, je ne saurais le dire) j'y ferais assez sotte figure. Cette courte visite en quelques rues asiatiques d'un port américain peut m'intéresser vivement; elle ne m'instruit qu'assez peu, et j'attendrai, pour apprécier les mœurs chinoises, d'avoir vu la Chine.

Je ne deviens guère, en une soirée, plus compétent

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