‹ L'Amérique de demainChapitre 84 sur 167 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

sur les Japonais. Du moins suis-je, avec eux, moins déconcerté. Ils portent notre costume, et surtout ils parlent anglais. Présenté par un de leurs compatriotes, je suis accueilli de la meilleure façon. On me raconte la récente visite du prince Fushimi et l'on me vend des cartes postales qui rappellent l'accueil enthousiaste dont il fut l'objet de la part des siens. On me montre la boutique, la maison, la famille; et, tant pis pour l'exotisme, je dois à la vérité de dire que ces Japonais me semblent, à l'extérieur, peu différents des Canadiens, des Américains, et même des Français. Kaburagi avait raison : ils savent prendre les façons du pays où ils abordent ; et, s'il suffisait, pour s'assimiler à un peuple, d'en revêtir tous les dehors. Canadiens et Américains devraient les traiter en frères.

C'est de quoi nous sommes, en ce mois d'août 1907, plus que jamais éloignés. La presse de Vancouver est remplie de menaces contre les Orientaux en général et les Japonais en particulier; elle rappelle, comme il est exact, qu'en un seul jour, le 26 juillet, 1 200 Japonais ont débarqué en Colombie ; elle annonce, en gros caractères, la nouvelle fantaisiste de débarquements plus nombreux encore ; elle s'adresse à l'intérêt, à l'orgueil, à l'honneur même des blancs, pour arrêter de gré ou de force cette invasion qui les submerge, qui les ruine, qui avilit le pays de leur libre choix ; elle ne craint pas d'en appeler aux armes et de demander qu'on rejette à la mer tous ces Jaunes de malheur. Le consul japonais, que je suis allé voir avec xixi mot de Kaburagi, m'affirme que tout cela est superficiel, que les choses s'arrangeront, que ses compatriotes aiment le Canada et que la masse des Cana-

diens sait les apprécier; il se déclare confiant dans les autorités de Vancouver et d'Ottawa ; il ajoute qu'au surplus il a demandé à son gouvernement de ralentir l'émigi-ation. Ce dernier trait laisse voir assez qu'il est moins rassuré qu'il ne veut le paraître. L'événement va montrer bientôt qu'il n'aurait que trop raison de s'alarmer. Moins de trois semaines après notre entretien, le 7 septembre et les jours suivants, à la suite d'une réunion de la ligue antijaponaise et anticoréenne, Vancouver devint le théâtre d'une violente émeute. Les blancs attaquèrent ies boutiques et les personnes mêmes des Chinois et des Japonais ; mais ces derniers se défendirent avec courage, faisant arme de tout; ils se précipitèrent sur la populace et la repoussèrent aux cris de Banzai! Ils n'en eurent pas moins deux des leurs blessés grièvement et plusieurs maisons de saccagées (1).

L'alliance anglo-japonaise empêcha l'affaire de s'envenimer. Le Japon rendit justice, non sans complaisance, aux efforts qu'avaient faits les autorités canadiennes pour réprimer les troubles. D'autre part, le ministre canadien du Travail, M. King, ouvrit, dès le 14 octobre, à Vancouver, une enquête dont la ville dut faire les frais et à la suite de laquelle elle eut à payer aux Japonais une indemnité de 9 036 dollars. Une seconde enquête fut commencée, au mois de novembre, sur les voies et moyens de l'immigration asiatique. Il en résulta clairement que des compagnies canadiennes et japonaises avaient faussé l'esprit du traité de janvier 1907 conférant aux sujets

(1) Le 1^ janvier 1908 une nouvelle lutte a eu lieu à Vancouver entre les Japonais et les blancs ; mais ceux-ci, inférieurs en nombre, ont eu le dessous et perdu trois des leurs. L'émeute de septembre 1907 suivait d'une semaine le mouvement qui s'était produit contre les Hindous à Bellingham, dans le Washington, Etat frontière de la Colombie.

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des deux pays le droit réciproque d'entrée, de circulation et de résidence. L'abus ressortait des chiffres mêmes, les émigrants japonais ayant, dans les dix premiers mois de 1907, atteint déjà le chiffre de 8 125, dont 77 avaient été rejetés, 3 169 avaient passé aux Etats-Unis, et 4 429 étaient restés dans le Canada, tandis qu'il n'en avait été reçu dans ce pays que 2 930 pour les douze mois de 1906 et 785 pour 1905. M. King recommandait, en conséquence, d'augmenter le droit d'entrée sur la côte du Pacifique, d'admettre moins de Japonais, même venus en droite ligne de la mère patrie, et de refuser complètement ceux qui arriveraient de contrées non soumises à l'empire du Soleil- Levant. Ce dernier point visait les Japonais ayant séjourné d'abord aux îles Hawaï, qui se trouvent être l'étape naturelle du monde jaune en route vers l'Amérique.

Le ministre des postes du Canada, M. Rodolphe Lemieux, se rendit à Tokio vers la fin de novembre pour s'entendre avec le gouvernement japonais sur la manière d'éviter le retour d'incidents aussi pénibles. Il obtint la promesse que le Mikado, tout en affirmant le maintien de ses droits conformes au traité, consentirait pour l'avenir à ne pas les faire valoii* dans toute leur ampleur, et que, par égard pour les conditions spéciales qui prévalent de temps à autre dans le Canada, il y restreindrait l'émigration de ses sujets. Une lettre écrite le 23 décembre à M. Lemieux par le comte Hayaschi, ministre des affaires étrangères, pour confirmer cet arrangement amiable, a été lue au Parlement d'Ottawa en janvier 1908, et depuis, en effet, le Japon a'essayé de limiter le nombre de ses émigrants ; il a réduit le chiffre des compagnies d'émigration et interdit le départ pour le Canada des contract lahourers, c'est-à-dire des ouvriers engagés d'avance, à moins qu'ils ne soient appelés par le gou-

vernement canadien lui-même. Ajoutons qu'un décret d'Ottawa a interdit le débarquement à tout émigrant qui n'arrive pas de son propre pays avec un billet direct, ce qui exclut les ouvriers japonais arrivant des îles Hawaï et les Hindous venus par Hong- Kong ou Shang-Haï.

Voilà donc les difficultés résolues? Oui, pour un temps, et entre les gouvernements seuls. Encore dans quels termes vagues ! Qu'est-ce que le Japon entend par « ne pas faire valoir ses droits dans toute leur ampleur, » not to insist upon the complète enjoyment of the rights, et jusqu'à quand trouvera-t-il les conditions assez « spéciales » pour en conclure qu'il faut « restreindre l'émigration de ses sujets? » Mais ces sujets eux-mêmes, s'ils continuent d'être poussés par la nécessité, combien de temps se plieront-ils au désir, même sincère, de leur souverain? Et, d'autre part, si le gouvernement central d'Ottawa est loyalement décidé à faire respecter le droit des émigrés japonais admis sur son territoire, dépend-il de lui de changer les sentiments hostiles d'une province comme la Colombie, aussi indépendante et plus éloignée que toutes les autres? Pourra-t-il toujours arrêter la colère des ouvriers blancs, qui se supposent ou qui se voient ruinés par la concurrence des jaunes? Les membres des Trade and lahor unions du Canada, réunis en congrès à Winnipeg peu de jours après les troubles de Vancouver, le 18 septembre 1907, n'ont-ils pas demandé l'abrogation du traité qui admet les Japonais dans le Canada, et le 25 du même mois n'a-t-on pas entendu le leader de l'opposition colombienne, M. R.-L. Borden, déclarer que les intérêts immédiats du commerce et la prospérité matérielle elle-même devaient céder à cette considération : « \\ faut que la Colombie Britannique reste une province du Canada, dominée et gouvernée par des hommes dans les

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