CHAPITRE IX
LA PLUS AMÉRICAINE DES VILLES d'aMÉRIQUE SEATTLE
Un coin fortuné du globe : l'Etat de Washington. Sa capitale, Seattle. — Prospérité matérielle et morale. — Déconcertante activité.— Un évêque afTairé. — Translation d'églises et de monuments. — Comment on régularise une ville hâtivement bâtie. — Une colline à la mer. — Le push américain. — Affaires françaises.— Solidité de la richesse de Seattle. — Situation privilégiée.— Une des souveraines du Pacifique.
Après avoir passé quelques stations aux noms ambitieux, comme Hastings et Westminster, nous changeons de ligne à Mission Junction et nous traversons le Fraser pour rentrer aux Etats-Unis par le Northern Pacific Railway, qui dessert toute la côte jusqu'à San-Francisco. De la frontière à Seattle, maintes fois le paysage variera, et nous passerons de la vue lointaine des grands pics neigeux au voisinage immédiat des fjords et des fleuves, aux longs parcours dans la forêt vierge ; mais partout ce sera la même impression de puissance, de fraîcheur et de fécondité, l'attitude jeune et vigoureuse d'une nature attendant sans crainte le travail humain, comme une fiancée qui sait le prix de sa fortune et celui de ses charmes.
L'homme de notre temps a su répondre aux destinées qui l'appelaient en ce coin fortuné du globe. Si l'on tient compte du petit nombre d'années depuis lequel il l'exploite, je ne crois pas que nulle part au
monde il ait déployé tant d'initiative ni obtenu de pareils succès. Le Washington n'est un Territoire que depuis 1860, un Etat que depuis 1889 ; il ne possédait pas un village avant 1845; sa population, qui était de 11 594 en 1860, de 23 955 en 1870, de 75 116 en 1880, de 349 390 en 1890, de 518103 en 1900, est estimée maintenant à un million, et M. Roosevelt a pu annoncer sans apparence d'exagération qu'elle ne tarderait pas à venir immédiatement après celle des Etats de New- York et de Pensylvanie.
Sa capitale, Seattle, n'a que trente ans d'existence ; elle avait 5 333 habitants en 1880, 42 870 en 1890, 80 671 en 1900, elle en a aujourd'hui entre 250 000 et 300 000 ; et elle atteint San-Francisco même, dans la domination commerciale de l'océan Pacifique sur le versant américain. Cette ville à peine sortie de terre, et que tous les atlas ne nomment pas encore, est desservie par sept grandes lignes de chemins de fer qui y amènent toutes les richesses des Etats-Unis et du Canada, et l'on ne compte plus les compagnies de navigation qui, de l'Australie et de l'Alaska, de l'Asie et de l'Europe même, envoient leurs navires de commerce dans sa rade capable d'abriter toutes les flottes du monde. En 1906, le port de Seattle a reçu 869 vaisseaux de haut bord d'un tonnage de 1 442 405, et il en a expédié 849 d'un tonnage de 1 388 950. Le mouvement des passagers a été de 1 613 981 ; il y est entré des marchandises pour 155 millions de francs, et il en est sorti pour 245 millions. Telle unité de la flotte commerciale qui le dessert spécialement, comme le Minnesota, jauge 23 000 tonnes et mesure 830 pieds de long ; il ne fait pas un seul voyage sans être rempli jusqu'aux limites de sa capacité. D'après les statistiques dressées à la fin de 1906, le total des clearing houses, ou liquidations quotidiennes des banques de la ville atteignait, pour l'année, près de deux mil-
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liards et demi. En cette même année 1906, la vente des propriétés foncières s'était élevée à 98 282 502 dollars, soit à peu près un demi-milliard, et la valeur des constructions nouvelles avait atteint le chiffre de 11 920 488 dollars (l).La municipalité avait déboursé 579 232 dollars pour 75 milles de chaussée et de trottoirs, 499 005 pour 9 milles de pavement, 222 869 pour construction d'égouts et 218 317 pour les conduites d'eaux. Elle entretenait jusqu'à vingt parcs. Elle exploitait directement son éclairage électrique, revenant à 650 000 dollars, et son système d'eaux potables, qui en avait coûté 4 250 000.
Loin de négliger le côté moral pour le matériel, elle possédait 39 écoles publiques, dont les propriétés valaient 2 217 000 dollars; et elle avait dépensé 375 000 dollars pour une bibliothèque contenant 90 000 volumes. Elle consacrait à l'entretien de son université, où fréquentaient déjà 1 194 étudiants, 150 000 dollars par an ; elle l'avait dotée de 30 acres de terrain en plein quartier des affaires, et de 100 000 dans la campagne; elle lui avait alloué un fonds de
(1) Ce chiffre, qui était déjà monté en 1907, a été encore supérieur en 1908, l'année de la crise pourtant; il a atteint 13 777 000 dollars. Si l'on veut un terme de comparaison, prenons l'exemple de Montréal, ville certainement très prospère et, avec ses faubourgs, deux fois plus populeuse : les constructions, en cette même année 1908, y ont valu 5 062 326 dollars, c'està-dire deux fois et demi moins qu'à Seattle. Si l'on voulait tenir au courant tous les chiffres cités dans ces pages, il faudrait les augmenter au moins d'un dixième par an, et, sur quelques points, beaucoup plus encore. Les constructions dont on vient de parler, et qui, en 1908, valent près de quatorze millions de dollars, en valaient cinq en 1898. Dans le même intervalle, les exportations du port sont passées de 4 021 000 dollars à 21 390 000, et les importations de 1 170 000 à 17 384 000; les ventes immobilières sont allées de 8 500 000 dollars à 70 000 000. L'estimation officielle des propriétés n'atteignait pas 50 000 000 de dollars en 1900; elle dépasse 175 000 000 en 1908. Inutile, croyons-nous, de multiplier davantage ces indications,
600 000 dollars pour continuer ses constructions.
On nous pardonnera cette longue série de chiffres; elle prouve, et - prouverait encore mieux si nous l'avions présentée complète, que cette ville née d'hier a dépensé, sans compter, des centaines de millions pour le progrés intellectuel de ses citoyens et pour leur bien-être matériel. Et il n'aurait manqué à l'effet de notre démonstration que de faire entrevoir, à côté des contributions communes, l'ampleur des dons particuliers : ils avaient pu déjà suffire à la construction de 125 églises. En 1909, un directeur de la Bank for Savings a fondé à ses frais tout un couvent de Carmélites, séduit par la haute pensée d'affirmer l'idéal contemplatif dans la ville peut-être la plus affairée du monde.
La charité est intervenue dans la fondation de nombreux et vastes hôpitaux, bien que la plupart des malades contribuent aux frais de leur séjour. Elle a eu à s'occuper aussi des indigents, qui ne font pas complètement défaut à Seattle. On y rencontre, comme des épaves, de pauvres gens que la faiblesse, la maladie, l'âge trop jeune ou trop avancé, l'ignorance de l'anglais, rendent presque incapables de gagner leur vie; et l'aumônier de l'hôpital m'attendrit sur le sort de tels matelots bretons dont le bateau repart avant qu'ils ne soient guéris. Ce qui est rare, par exemple, ce sont les orphelins. On m'a parlé, sans que j'aie pu le voir, d'un établissement bâti à grands frais pour eux dans les environs et pour lequel on n'en aurait jusqu'ici recruté qu'un seul.
Ce serait, au reste, d'autant plus naturel que les familles ne sont pas encore nombreuses à Seattle ; on y rencontre infiniment plus d'hommes que de femmes, et les jeunes ou vieilles filles qui désirent un mari auraient plus de chance d'en trouver là que nulle part au monde. Elles y en trouveraient même plusieurs