‹ L'Amérique de demainChapitre 88 sur 167 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

tramway qui la dessert escalade à pic une pente invraisemblable, qu'on oserait à peine proposer aux funiculaires d'Europe.

Après les plus charmantes paroles de bienvenue et un chaud éloge du P. Mac-Gorry, le cher Pauliste de Chicago qui nous mettait en relations, Mgr O'Dea m'invita aimablement à prendre tous mes repas chez lui et s'excusa de ne pouvoir m'ofîrir une plus complète hospitalité. Il n'était que campé dans une demeure à peine suffisante pour lui et ses deux vicaires, car il est curé de sa propre cathédrale. On achève en ce moment de bâtir son évêché, ainsi, pourrais-je bien dire, que toutes choses en ce pays flambant neuf, et ainsi, notamment, que la cathédrale elle-même. Elle est admirablement située au sommet de la ville, dominant un très vaste et vivant horizon; ses lignes élégantes et simples, ses deux tours élancées s'aperçoivent de toutes parts, et elle est sans nul doute le monument le plus en vue de Seattle. Elle fait honneur à ses architectes, MM. Heinzie et La Farge, ce dernier d'origine française. Les autels et le chemin de croix viennent aussi de France ; ils ne sont qu'à demi dépaquetés et la nef est encombrée de caisses ; il en a fallu quelques-unes pour amener tout ce mobilier sacré de la rue Saint-Sulpice au Puget-Sound par l'isthme de Suez, l'océan Indien et le Pacifique.

Mgr O'Dea ne se plaint certes pas de son diocèse, où les églises poussent comme le blé : « J'en avais trois à Seattle quand j'y arrivai, il y a quatre ans; maintenant, j'en ai quatorze. » Il trouve qu'on y est quand même, un peu surmené : « J'ai passé cet après-midi avec les représentants d'un chemin de fer. C'est encore pour transporter une de nos églises. Ils prétendent que nous prenons toujours les meilleures places ! D'ailleurs, ils remontent tout à leurs frais, nous donnent trois acres pour un, et ne lésinent pas

sur les indemnités. Récemment ils ont transporté, avec une église, le cimetière. » Ces translations n'étonnent plus personne. A Spokane, dans le même Etat de Washington, on a emmené à quatre blocs ou quatre rues de distance le collège Gonzague, un bâtiment à trois étages en briques, mesurant 30 mètres de long sur 15 de large; et l'on a profité de l'opération pour tourner au sud la façade qui se trouvait au nord. C'est un usage courant à Seattle, pour simplifier l'agrandissement de la ville, d'envoyer les vieilles maisons dans les faubourgs à mesure qu'on en bâtit de neuves.

Mais ce ne sont pas les temples matériels seulement qu'il s'agit de changer de place. On a déjà transféré trois fois le siège du diocèse. Le premier évêque, Mgr Blanchet, consacré en 1846 pour les quelques Indiens catholiques de cette région, se fixa au milieu de leur groupe le plus important, à Wallawalla ; il passa à Nesqually en 1850. C'est ce dernier titre que porta son premier successeur, Mgr Junger, et que porte encore Mgr O'Dea, sacré en 1896. Celui-ci résida d'abord à Vancouver (Washington), car Port-Nesqually, où débarquaient naguère les navires de la compagnie de la baie d'Hudson, a maintenant cessé d'exister : « On n'y trouverait pas une poule », dit Févêque. Au bout de sept ans, ennuyé de porter ce titre si promptement devenu in partibus, il demanda à Rome la permission d'habiter Seattle et d'en faire son siège : « Installez-vous-y, lui fut-il répondu ; quand votre cathédrale sera bâtie, nous changerons le nom du diocèse. » Bâtir une cathédrale est en Amérique une moins longue affaire que de changer en Europe les noms des diplômes ; il se trouve que la construction a été finie bien trop tôt, — en deux ans. Ce ne sont pas les membres du comité d'initiative qui l'auraient retardée ; tous hommes d'affaire, ils aiment les

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