‹ L'Amérique de demainChapitre 90 sur 167 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

dépense? le temps? A Seattle, on ne tient pas compte de pareils obstacles. Il fallait commencer par démolir l'hôtel Washington. En une seule nuit, un bon incendie avança la besogne avec une rapidité admirable. La colline aurait pu sembler plus compliquée à détruire. Elle ne le fut pas sensiblement. M. Moore, qui avait sans doute voyagé, se rappelait comment le Créateur a organisé, en ce qui le concerne, l'érosion de ses montagnes. Ce n'était qu'une affaire de pression hydraulique. De puissants jets d'eau artificiels furent chargés de remplir la fonction des torrents, avalanches et glaciers, en désagrégeant le sol et mettant à nu les rochers, condamnés dès lors à une très prompte chute ; des cavernes se creusèrent ainsi, dont les parois ne furent pas longues à renverser. Un petit canal fut construit pour recevoir les débris de toute espèce et les conduire sans autre embarras au rivage qu'ils devaient combler ; s'il s'offrait quelques blocs trop considérables et trop durs, la dynamite y mettait bon ordre. Bref, c'est le renouvellement de l'inondation qui faillit détruire en entier Saint-Gervais après la rupture des digues ; mais la catastrophe ici est apprivoisée. Quoi de plus simple, n'est-ce pas? comme répétait toujours en souriant mon guide. Ce fut un soir après dîner qu'il me conduisit voir cet étrange travail. Il ne restait plus que quelques pans à abattre ; et un ouvrier, en dirigeant le jet d'eau, envoyait, à lui seul, dans le fjord, ce qui subsistait de la colline. Au retour, je pus admirer les deux hôtels qu'avait déjà fait construire l'ingénieux Moore, sur une partie du terrain nivelé, à trente mètres plus bas que le Washington.

On a souvent parlé du push américain, de l'audace et de la rapidité avec lesquelles ils « poussent » leurs

entreprises. Je ne crois pas qu'il y ait un endroit, aux Etats-Unis, où ce caractère éclate comme à Seattle. C'est à tel point que, malgré la richesse qui se manifeste avec évidence dans les constructions, dans les magasins, dans les temples, dans les écoles, dans tous les domaines de la vie publique et privée, on se demande si l'on n'est pas victime d'un mirage et s'il ne se cache pas une bonne part de bluff sous ces apparences brillantes ; mais un examen détaillé ne fait que confirmer l'impression première, et force est bien de reconnaître que la prospérité réelle n'est pas inférieure à celle qui s'étale.

Le développement et les bénéfices surprenants des banques en donnent une preuve péremptoire. Mon ignorance en pareille matière a été suppléée par l'exceptionnelle compétence et la complaisance inlassable de M. Auzias-Turenne, un de nos compatriotes, fixé depuis longtemps dans le Nord-Ouest et vice-président de l'un des premiers établissements financiers de Seattle, la Bank for Savings. Cette banque, ainsi que son nom l'indique, se borne à recevoir les dépôts de Vépargne, contre un intérêt de 4 pour 100, et à les employer presque tous en placements hypothécaires dans Seattle même, une petite part étant réservée à l'achat de valeurs de premier ordre qu'on puisse toujours monnayer. Il nous suffira de dire qu'elle est une de celles qui n'ont pas fermé un seul jour leurs guichets dans la dernière crise. Nos compatriotes de Lyon et de Grenoble qui ont participé à cette affaire et au Yiilwn Loan and Trust, l'importante société immobilière qui s'y est greffée, savent si l'on peut prendre au sérieux la prospérité de Seattle. La ville comptait, en 1906, dix-sept banques toutes rémunératrices, possédant en dépôt 70 millions do dollars (350 millions de francs) et dont les transactions, qui ne sont pas de l'agiotage, montaient, pour

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