CHAPITRE X J
un air plus touchant aux fleurs et à la verdure qu'en passant la main peut atteindre : on les salue, on les caresse, avant qu'elles ne meurent.
A Tacoma, j'arrive tout plein encore de l'image qu'en traçait, cinq années plus tôt, M. Urbain Gohier :
Au bas de la descente (du train qui arrive des Montagnes Rocheuses), Tacoma, laid et curieux : c'est la ville américaine à sa naissance. Tout en planches, les gares, les maisons, les églises, les trottoirs, les chaussées ; point de place encore pour le bien-être, mais tout ce qu'il faut pour travailler : cars électriques, lumière électrique partout, des rails, des wagons, des wharfs. La richesse sourd du sol ; dans vingt ans, la vilaine bourgade sera une joUe ville ; à la place des cowboys qui galopent sur les planches ghssantes, parmi les vaches et les poules, il y aura des clerks et des girls à la dernière mode de New- York (1).
Dans vingt ans ! M. Urbain Gohier est pourtant de ceux qui ont le mieux compris l'activité américaine. Comment peut-il lui assigner de si longs délais ? Je passe à Tacoma cinq ans après lui, et « la vilaine bourgade » est une des plus élégantes cités que j'aie vues dans tout mon voyage. Le quartier des affaires n'y est pas plus laid que dans l'est, et celui des résidences n'y déparerait aucune ville d'Europe. Nombre d'hôtels privés seraient à leur place autour des parcs de nos capitales, et la High School, terminée en 1906, est d'une telle beauté que ce collège populaire fait penser aux châteaux que nos rois se construisaient sur les bords de la Loire. Tacoma prétend déjà au nom de cité des homes, comme Philadelphie, et elle vous a un air si achevé qu'on lui attribuerait presque l'ancienneté fabuleuse d'un demi-siècle.
J'ai tout le temps d'apprécier cet aspect vénérable des choses de Tacoma. Notre tramway, dans la ville
(1) Urbain Gohieb, le Peuple du vingtième siècle, p. 285.
d'en bas, est arrêté par une cavalcade de cirque, un de ces cirques à l'américaine tels que l'Europe les a pu connaître, avec des troupeaux de bêtes rares et des armées de figurants humains. La rue est encombrée de femmes et d'enfants, qui regardent ou suivent le cortège; la circulation est interrompue, et, j'en suis étonné, personne ne s'irrite des retards; on se croirait chez nous en province. Je monte à pied les jolies rues qui conduisent à l'avenue Yakima, toute bordée de villas qui dressent au milieu des arbustes et des pelouses les silhouettes savamment rustiques de leurs colonnes, de leurs auvents, de leurs clochetons en boiseries toutes fraîches. Et j'entre à l'église de Saint-Léon le Grand comme on y essaie de nouvelles orgues, arrivées le matin même.
Le curé, M. Hylebos, exerce aussi les fonctions d'unique vicaire général. Il est avec M. Kauten, de Seattle, le prêtre le plus ancien du diocèse, et rien ne paraît étrange, comme de lui entendre raconter, au sommet de cette grande et belle ville, ses souvenirs de l'époque où toute la région n'était peuplée que de rares sauvages.
Je suis venu, me dit-il à peu près, comme missionnaire pour les Indiens. C'était en 1870. Tacoma n'existait pas. Nulle autre route que la sente où passaient les sauvages. Les branches y pendaient si bas qu'il me fallait souvent mettre pied à terre. Une fois, mon cheval s'arrêta soudain en tremblant de tous ses membres ; nous étions en face d'une lionne des montagnes et de son lionceau. Il m'échappa un tel cri qu'elle en fut elle-même effrayée et qu'elle prit la fuite. Je trouvai, au long de la baie, environ quinze cents indigènes qui vivaient de la pêche du saumon. Il y avait à trois milles d'ici la mission des Indiens Puyalîups. Les missionnaires avaient choisi cet emplacement comme étant le meilleur centre de communication; les indigènes y arrivaient aisément par le Puget Sound en canot ou par le sentier de la montagne. On les rassemblait