‹ L'Amérique de demainChapitre 98 sur 167 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

autour d'une croix plantée en 1840 par les premiers missionnaires. Ceux-ci furent des prêtres canadiens, le P. Demers et le P. Blanchet, qui devint le premier évêque d'Oregon City. Quand il eut reçu ses bulles, il partit naïvement au Mexique, puis en France, pour se faire sacrer; mais il n'y put réussir, n'ayant aucun moyen d'établir son identité. « Ses bulles? » dites- vous. Il pouvait les avoir volées. Il vint au Canada, où on le connaissait, et fut sacré au mois de juillet 1845, après un an et demi de pérégrinations. Mais retournons à la mission. Il y avait messe, naturellement, puis une instruction, qu'on faisait répéter. Ensuite venait un banquet, dans le wigwam du chef. Les hommes seulement y prenaient part ; les femmes restaient assises par terre alentour, avec leurs bébés accrochés sur le dos. Hommes et femmes portaient également les cheveux longs, longs et peu soignés. Les enfants ramassaient les insectes qui venaient à en tomber ; ils les portaient à leurs mères, et celles-ci tuaient les petites bêtes sous leurs dents pour les rejeter ensuite : « C'est sale, ce que vous faites, leur disais-je les premières fois. — Elles ne sont pas sales, répondait-on, puisqu'elles vivent sur nous. — Pourquoi les mordez-vous? — Parce qu'elles nous mordent. » Il n'y a maintenant que trois cent cinquante sauvages; tous les autres sont morts, soit de l'abus des boissons que leur vendent les blancs, soit aussi de la rougeole, qui est meurtrière chez eux, parce qu'ils vont au froid même dans le plus fort de la fièvre (1).

Nous parcourûmes, après déjeuner, les boulevards qui dominent la ville; et, tandis que j'en admirais l'étendue et l'activité, tandis qu'à nos pieds s'agitaient, innombrables, les trains et les navires, tandis que montait vers nous, en un bruit sourd, le travail des docks, des scieries, des moulins, des fonderies, des fabriques, le vieux missionnaire me racontait de fabuleuses annales qui dataient de l'avant-veille :

(1) Il reste beaucoup d'Indiens dans les Etats du Montana et du Washington. Quelques tribus sont converties au catholicisme ou au protestantisme; d'autres sont encore païennes.

comment le Northern Pacific, après avoir franchi en ferry hoat l'estuaire de la rivière Columbia, avait atteint ici l'eau salée en 1875, et comment la population, aujourd'hui de plus de 100 000 âmes, se composait alors de vingt-six ouvriers occupés à construire un quai pour mettre en rapport les trains avec les bateaux. Il m'expliquait le nom de Tacoma, qui vient des syllabes indiennes ta, le signe du superlatif, co, gelé, ma, montagne, et qui servait chez les indigènes à désigner la chaîne majestueuse des Cascades. Ces montagnes, qui fermaient de leurs pics neigeux notre horizon du midi et de l'orient, offrent au touriste des excursions comparables aux plus belles du Tyrol ou de la Suisse. Lacs, forêts, torrents, chutes d'eau ou glaciers, rien n'y manque de ce qui fait la splendeur des paysages alpestres, et la vue qui se déploie des sommets du Rainier, à une altitude de plus de 4 000 mètres (1), ne le cède qu'à bien peu d'autres panoramas dans le monde. On y admire, à ses pieds, les méandres bleus du Puget-Sound, les forêts vertes de l'Oregon et du Washington; la Colombie Britannique fait saillir, au nord, les pics du mont Scott et du mont Baker ; on domine, à l'ouest, la barrière des monts Olympiques et l'on aperçoit par quelques-unes de ses failles l'océan Pacifique vaguement fondu dans l'azur du ciel.

Avouons cependant que je ne fis pas personnellement cette grande ascension, mais que je me contentai de visiter lés parcs, déjà fort beaux, de Tacoma, et, ce qui offrait plus d'utilité que de pittoresque, la

(1) Voici l'altitude exacte des principaux sommets de l'Etat de Washington : Rainier, 14 363 pieds; Adama, 12 470; Baker, 10 827. IvC mont Olympus atteint 8 250 pieds.

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