‹ L'Amérique devant l'EuropeChapitre 11 sur 66 · CAUSES DE NOTRE ATTITIDE · texte numérisé non relu

CAUSES DE NOTRE ATTITIDE

néteinent, d'assurer re.xislence du Sud, de mettre un terme à la crise, d'obtenir la levée du blocus et l'envoi du coton. Cette portion du public, je l'ai vu de mes yeux, est ravie d'apprendre que l'on pourra faire tout cela sans trop sacrifier la question de l'esclavage, qui sait? en la servant. Elle vous en croit sur parole et n'y regarde pas de trop près. — Déjà le bruit grossit, il se glisse dans tous les journaux, on le retrouve dans toutes les discussions : a Si nous reconnaissons le Sud, il est entendu qu'on affranchira les enfants à naître. »

Si nous reconnaissons le Sud, le Sud se trouvera bel et bien reconnu, alors même qu'il viendrait plus tard nous apprendre que la libération des enfants à naître rencontre des difficultés imprévues, qu'on ne saurait les surmonter sur-le-champ, qu'il faut du temps, que le but, du reste, sera poursuivi et sera sans doute atteint plus tard. On ne revient pas sur une reconnaissance aussi aisément qu6 sur une promesse d'obtenir. Une fois accomplie, la reconnaissance produira ses effets : alïermissement du gouvernement de Richmond, exaspération du gouvernement de Washington, guerre probable entre celui-ci et l'Europe. En un mot, la situation a changé du jour au lendemain ; le Sud a désormais tout ce qu'il désire, et nul ne songera à s'informer, au milieu de tels conflits, de la suite donnée à ses promesses; nul, excepté peut-être quelques aboli tionistes européens, dont les préoccu-

pations attardées n'exciteront qu'un médiocre intérêt. On aura bien autre chose à faire, quand la rupture -aura eu lieu entre les États-Unis et nous, quand nos journaux seront remplis de leurs méfaits, quand les passions haineuses seront excitées et quand l'honneur national sera en jeu ! Il ne nous restera alors d'attention que pour les vertus méconnues du Sud, et peutêtre (ne jurons de rien) pour la félicité de ses esclaves.

Point n'est besoin d'être prophète pour annoncer tout cela; il suffit d'avoir étudié tant soit peu l'histoire et regardé dans le cœur humain. Notez d'ailleurs qu'en faisant parler chez nous de la liberté des enfants à naître, les agents de M. Jefferson Davis auront atteint un résultat important, à supposer même qu'ils n'arrivent pas jusqu'à emporter cette reconnaissance soidisant conditionnelle. Ils l'ont -rendue possible, ils l'ont fait miroiter devant les yeux de chacun; ils ont restitué quelque consistance au grand espoir sur lequel la révolte du Sud a bâti ses chances et dont la perte absolue lui enlèverait toute son énergie.

Mais je ne veux pas discuter. Il me semble que j'ai démontré suffisamment la vanité des engagements et des conditions dont on fait étalage ; pour les hommes sérieux, j'en ai assez dit ; pour les hommes à parti pris, qui sont décidés à tout croire parce qu'ils sont décidés à tout faire, je n'en dirai jamais assez. Je voudreais seule-

CAUSES DE NUTUR ATIITUDE. 47

ment, avant de clore ce chapitre, insister sur le côté moral des projets prônes chez nous depuis une année, projets qu'on n'a cessé d'embellir, d'améliorer, d'arranger à notre goût, et dont la conclusion uniforme comme aussi le but unique est la reconnaissance du Sud.

Leur caractère commun, quoiqu'ils parlent beaucoup de paix, est que la guerre est au fond. Il est vrai que ce n'est plus la guerre du ISord contre le Sud, c'est la guerre des États-Unis et de l'Europe. Je n'examine pas si cette guerre nouvelle doit être moins ruineuse que l'ancienne, si elle ne donnera pas avant tout à la lutte actuelle un caractère d'atrocité et de dévastation, si elle ne sera pas le commencement de conflits généraux devant lesquels l'imagination recule effiayée. Laissons les considérations de cet ordre, si importantes soient-elles d'ailleurs. Je tiens à parler d'un autre genre de ruine : la ruine des sentiments d'amitié qui subsistent entre l'Amérique et nous.

De l'avis de certaines gens, nous ne ferions là qu'une faible perte. Je pense autrement. Ce serait, selon moi, un jour bien funeste que celui où, en semant l'injustice, nous aurions préparé pour nous-mêmes et pour nos enfants après nous une moisson d'inimitiés vivaces, inextinguibles, toujours prêtes à mettre aux prises le nouveau monde et l'ancien.

On ne détruii'a pas les États-Unis; grâce à Dieu ! il n'est donné à personne de rayer de la liste des grandes nations ce peuple qui traverse une ci'ise aussi doulou-

lURDPE.

relise que salutaire et qui en sortiia plus fort parce qu'il en sortira meilleur. Or, il ne s'agit pas seulement d'irriter ce peuple par une mesure qui le blesserait à l'endroit le plus sensible : il s'agit d'introduire un principe qui produirait un état d'antagonisme perpétuel.

La politique recommandée pnr les amis du Sud n'est rien de moins, ne l'oublions pas, que l'Europe en Amérique; par où je n'entends pas une immixtion quelconque de l'Europe dans les .discussions américaines. Non, je ne suis pas de ceux qui pensent que la doctrine de Monroë va demeurer intacte au milieu des conflits de notre xix'' siècle; je crois à l'intervention fréquente de l'Europe en Amérique et de l'Amérique en Europe, je crois cà l'entrée future des Etats- Unis dans le concert des grandes puissances, je crois enfin que le télégraphe et la vapeur ont renvei'sé bien des distinctions artificielles et qu'il deviendra tous les jours plus difllcile de vivre à part. Mais je crois en même temps, et cette question sera débattue avec le soin qu'elle mérite dans une autre partie de mon travail, je crois qu'il ne doit y avoir ni suprématie européenne en Amérique, ni suprématie américaine en Europe. Il n'y a plus de peuples mineurs, et les prétentions de prépondérance ne seront longtemps tolérées nulle part.

Il est certain, nous l'avons vu, que des prétentions semblables se trouvent au fond de la politique

Page 1