‹ L'Amérique devant l'EuropeChapitre 13 sur 66 · CAUSES DE NÛTUE ATTITUDE · texte numérisé non relu

CAUSES DE NÛTUE ATTITUDE

« Puisque la séparation n'a pas empêché l'affranchissemenl, la séparation l'a fait. »

N'est-ce rien, je le demande, d'affaiblir les quelques idées morales qui subsistent chez nous, au milieu du matérialisme triomphant? L'indignation contre l'esclavage était une de ces idées; mais le jour où l'on nous aurait vus presser la main des hommes du Sud, formuler des théories en faveur de leur révolte et démontrer qu'elle a servi à sa manière la cause de la liberté, il se passerait quelque chose de funeste au fond de l'âme humaine, la lumière intérieure pfdirait.

Elles sont rares, les occasions de montrer l'importance d'un principe. Quel enseignement précieux pour notre génération tout entière, si elle avait vu l'Europe, en dépit des tentations de la politique et des réclamations de l'intérêt, décidée à ne pactiser ni de près ni de loin avec ceux qui osaient écrire sur leur drapeau : « Sainteté et perpétuité de l'esclavage! » Par ce seul acte, nous aurions relevé le niveau moral. Cette victoire-là a aussi son prix.

Ceci, je le sais, n'est pas la grande politique ^ mais pour nous autres faibles esprits, qui pensons que l'homme ne vit pas de pain feulement et que les sociétés aussi meurent de faim quand on oublie de satisfaire leurs besoins les plus élevés, pour nous, le succès de l'Europe en Amérique aurait été complet si elle y avait manifesté ses sympathies naturelles pour le bien et son antipathie natui'elle pour le mal. La révolte pro-

clamée au nom de l'esclavage aurait su à quoi s'en tenir; elle aurait eu k examiner à part elle si elle pouvait par ses propres forces conquérir cette indépendance de fait qui doit précéder et non suivre la reconnaissance officielle. 11 est probable que, réduite à ces termes, la question aurait été bientôt résolue et que la guerre civile n'aurait pas duré. En tout cas, le Sud n'aurait pas eu le droit de dire : u Je tiens l'Europe par le coton ; il faut qu'elle marche droit. J'ai annoncé que je vaincrais ses répugnances, et je les ai vaincues ; que je la forcerais à prendre parti pour moi, et elle Fa fait. »

En d'autres ternies, il n'y a ni bien ni mal, il n'y a que des intérêts : appuyez -vous sur les intérêts, et vous réussirez, et l'on démontrera même (c'est un raffinement des temps modernes) qu'en immolant les principes vous les avez admirablement servis. — Dieu nous préserve d'avoir à recueillir pareille leçon! Nous n'en ferions que trop notre profit. Il y a, croyez-moi, des défaites morales qui marquent dans les destinées des peuples.

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