‹ L'Amérique devant l'EuropeChapitre 14 sur 66 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

BELLIGERANTS ET NELTRALITE

Si j'aborde sans embarras l'examen de notre politique américaine, si ma critique porte avec une égale liberté sur les propositions qui nous sont faites et sur les décisions mêmes que nous avons déjà prises, ce n'est pas seulement parce que l'initiative principale a appartenu à l'Angleterre, ou parce que la responsal)ilité colleclive, la responsabilité européenne, couvre tout, en sorte que j'ai bien moins h, m'en prendre aux fautes d'un gouvernement qu'aux défaillances de l'opinion et h la langueur morale de tout le monde; c'est aussi parce que j'aime mon pays, et que l'avertir lorsqu'il me semble exposé à s'écarter du bon chemin est à mes yeux un véritable devoir. Que ce devoir soit un droit, personne assurément ne s'avisera d'en douter.

J'irai donc de l'avant, sûr de ma sincérité, de mon respect pour les intentions, sûr de ne mêler à l'étude loyale de nos relations avec les Etats-Unis aucune arrière-pensée de quelque nature qu'elle soit. Remontons tout de suite à la mesure qui contient en germe toutes les autres. Dans la qualification de belligérants donnée si vite aux insurgés du Sud se trouvait renfermée, on peut le dire, la série entière des actes qui, commençant par la neutralité officielle, ont pour terme extrême la reconnaissance. Voulez -vous réfuter un sophisme, examinez la majeure, le piège est là. Voulez-vous étudier une tendance politique qui vous inquiète, examinez sa première manifestation.

Conférer aux insurgés du Sud le titre de belligérants et revendiquer pour nous la position de neutres, rien ne semble plus conforme à cette sagesse avisée et peu chevaleresque qui est certaine d'obtenir l'approbation générale. Qu'y a-t-il de mieux à faire, en présence d'une crise pareille, que do s'abstenir, de voir venir, de n'avoir ni opinion ni préférence? Voilà le premier aspect des choses, celui auquel on s'arrête d'ordinaire. Ce n'est qu'en y regardant de plus près qu'on découvre ceci : la neutralité ainsi proclamée est ce qu'il y a de moins neutre au monde; elle tranche la question constitutionnelle débattue en Amérique et décide que les États -Unis sont une ligue, non une nation ; elle accorde au Sud tout ce qu'il réclame; elle ressemble si peu à l'abstention, qu'aucune des grandes

BELLIGERANTS.

puissances européennes ne supporterait une heure l'application h ses propres alTaires de la théorie qu'on a appliquée au gouvernement de Washington.

Aussi ce gouvernement n'a-t-il cessé de protester. On peut dire qu'il avait protesté d'avance, car les dépèches de M. Seward à M. Dayton prévoyaient le cas où l'Europe aurait la pensée de traiter les insurgés du Sud en belligérants. Les craintes de M. Seward s'étant bientôt réalisées, il ne s'est pas lassé, chacun s'en souvient, de démontrer dans sa correspondance diplomatique que le caractère de belligérants appartient aux puissances indépendantes , aux gouvernements établis qui luttent entre eux; qu'il ne saurait appartenir, qu'il n'a jamais appartenu en fait au soi-disant Etat fondé par une révolte qui n'est pas encore victorieuse et hors d'affaires.

L'importance du principe est telle, que jamais la résistance sur ce point n'a faibli une seule minute. Les Etats-Unis ont soutenu, et comment s'en étonner? qu'ils étaient toujours les États-Lnis; qu'une souveraineté attaquée n'était pas une souveraineté détruite; que les prétentions du Sud ne constituaient pas un droit; que personne n'était autorisé à le tenir pour vainqueur avant qu'il le fût , avant que la guerre sérieuse fût même commencée. Ils ont réclamé avec une énergie pleine de tristesse et de dignité, maintenant leur principe, c'est-à-dire leur droit, ajoutant d'ailleurs que, tant que l'Europe ne joindrait pas des

actes positivement hostiles à une doctrine blessante pour eux, ils se contenteraient d'exprimer leur douleur et ne renonceraient pas a compter sur les bon^ sentiments des puissances.

Soyons justes envers tout le monde : l'attitude du cabinet de Washington en présence d'une difficulté si grave a été de nature à lui concilier l'estime universelle. Affligé sans être violent , énergique sans être agressif, refusant d'entendre les dépêches où les rebelles étaient qualifiés de belligérants et n'hésitant pas à reconnaître les procédés amicaux par lesquels l'Europe a plus d'une fois racheté la dureté de son langage officiel, il a su conserver sa place à une grande question de principe et éviter en même temps de l'exagérer jusqu'à compromettre les intérêts pratiques de chaque jour.

L'Europe, en effet, je le rappelle à son honneur, après avoir fait ce pas énorme de déclarer le Sud belligérant et de se déclarer neutre elle-même, éprouva le besoin de prouver qu'elle n'entendait point aller jusqu'au bout de ses théories et que ses déclarations ne contenaient pas tout ce qu'on croyait y voir. En fermant ses ports et ceux de ses colonies aux vaisseaux qui amenaient des prises, elle frappait de mort les corsaires du Sud, lesquels ont fait d'ailleurs plus de bruit que de mal et n'ont jamais pu exercer une influence appréciable sur l'issue du conflit. Mais ce

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ii'élait là de la part de l'Europe que l'accomplissement régidier des devoirs qu'impose la neutralité; elle Ht davantage, elle ne traita pas à la rigueur le blocus du Sud par la flotte fédérale. S'il est eiïectif aujourd'hui, il ne l'a pas toujours été, et rien n'eût été plus facile alors que de porter au Psoid un coup très-funeste; il n'y avait qu'cà lui appliquer sans ménagement les règles du droit international. La France et l'Angleterre n'ont jias voulu le faii'e; il leur a répugné de prêter ainsi un appui avoué aux champions de l'esclavage. Cette marque de bienveillance, dont le cabinet de 'Washington s'est montré reconnaissant, a établi une différence considérable entre la conduite réelle des gouvernements européens et la politique que leur attribuent les faiseurs de projets.

Que cette politique ait été hésitante, j'en suis convaincu; qu'elle ait commis à l'origine une faute considérable en proclamant les insurgés belligérants, je viens de le dire et je vais le démontrer; mais qu'elle ait agi ainsi de parti pris, avec le dessein arrêté d'en venir coûte que coûte à la reconnaissance , qu'il y ait eu vue claire d'un but à atteindre et non tendance inavouée ou entraînement, c'est ce que je nie : une Europe déterminée à couper les États-Unis en deux n'aurait pas hésité à contester le blocus de l'année dernière. J'ai donc bonne espérance ; pour peu que l'opinion publique achève de s'éveiller, tout ira bien ; nous avons déjà franchi plus d'un défilé dangereux, nous

en traverserons d'éuitres. Entre les bruits que les patrons du Sud ont intérêt à propager et les faits tels qu'ils se passent, la dilTérence est grande, Dieu soit loué! Sous le bénéfice de cette observation, je reprends l'examen que j'ai entrepris.

Vous vous souvenez du frisson qui parcourut nos veines, à nous, amis déclarés des États-Unis, lorsque les journaux anglais nous apportèrent ce discours de lord Jolin Russell où le mot bclligcrants fut prononcé pour la première fois. Nous n'avions certes pas besoin que M. Seward nous fît comprendre la portée d'un tel mot; nous l'avions comprise sur-le-champ, nous en étions consternés. Il nous semblait qu'une bouche aussi libérale que celle de lord John Piussell n'était pas faite pour donner aux hommes du Sud un pareil encouragement. Il nous semblait que l'Angleterre, qui ne s'était montrée vraiment prête en Crimée qu'au bout de dix ou douze mois, était mal placée pour proclamer au bout de quelques semaines l'impuissance militaire des États-Unis.

Leurs ministres n'avaient pas encore atteint les rivages de l'Europe, que déjà cette impuissance était mise au rang des faits démontrés : d'où il résultait que le gouvernement insurrectionnel, certain de vivre, méritait d'être considéré comme belligérant. Lorsqu'on se rappelle que la dépèche où M. Seward annonce qu'il a refusé d'entendre des notes contenant ce terme est

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