‹ L'Amérique devant l'EuropeChapitre 15 sur 66 · BELLIGÉRANTS · texte numérisé non relu

BELLIGÉRANTS

datée du 17 juin, on est amené à reconnaître que la résoluiioji de l'Europe a été prise dès le début de la guerre civile. Le Sud a eu cette chance, unique dans l'histoire, que son premier coup de canon a passé pour une victoire, (jue sa révolte s'est transformée immédiatement en révolution ; il n'y a pas eu d'enfance pour lui, il est né homme. Révolté de la veille, le voilà gouvernement de fait, en attendant qu'il se fasse reconnaître comme gouvernement de droit.

Les choses n'ont pas coutume de se passer ainsi; avant d'apercevoir deux États où naguère il n'y en avait qu'un seul, avant de placer sur un pied d'égalité un gouvernement régulier et ceux qui l'attaquent, on attend d'ordinaire que ceux-ci aient vaincu , qu'ils aient duré, qu'ils aient donné d'autre signe de vitalité qu'un premier succès préparé parla trahison'.

Pour juger de ce que vaut la faveur accordée ainsi au Sud, il suffit de nous demander ce que nous aurions pensé des Etats-Unis s'ils avaient pu consentir à lui concéder ce caractère de belligérant! Y aurait-il eu assez de sifllets en Europe ? Que n'aurait-on pas dit de ce pays qui ne savait pas même se respecter lui-même et tomber avec dignité? Quoi! dès la pre-

1 . S'il ne s'agissait que de constituer un gouvernement et de faire fonctionner une administration plus ou moins régulière, toute fraction de territoire insurgée contre le pays dont elle fait partie saurait se procurer sans retard ces titres à la situation de belligérants. Constituer un gouvernement régulier ! mais c'est le b a ba aujourd'hui : cliaque révolte débute par là.

niière sommation , son pavillon est amené; il admet de bonne grâce que son existence comme grande nation a cessé, que toute révolte dirigée contre lui est invincible, que toute rupture fonde chez lui un gouvernement, que sa souveraineté est tombée au Sud du Potomac, qu'il pourra y faire la guerre, mais seulement la guerre qui a lieu d'Etat à Etat, la guerre des belligérants !

Ce que l'Amérique ne pouvait honorablement accepter, l'Europe pouvait-elle légitimement l'établir? L'histoire répondra.

Lorsque l'Irlande, royaume distinct cependant, était insurgée en 1796 contre l'Angleterre, qui donc parmi les puissances amies s'est avisé de décerner aux Irlandais le titre de belligérants? On aurait été assez mal venu, je pense, de déclarer par voie oiïicielle qu'ils étaient autre chose que des insurgés.

Lorsque au temps de nos guerres de religion (je prends l'époque où la centralisation actuelle n'existait pas) quelques-unes de nos provinces françaises étaient en armes contre les Valois, qu'auraient-ils répondu à l'ambassadeur d'un pays allié venant leur dire que le sud de la France serait désormais tenu pour belligérant et que la neutralité serait observée entre ce belligérant et le roi?

Prenons des exemples plus modernes. — Voici la Hongrie. Elle est royaume à part, elle a sa constitution à elle, sa souveraineté locale. Soulevée contre

BELLIGERANTS.

rAuli'iclic, elle a geigne, certes, j)las de batailles et tenu plus longtemps la campagne que ne l'avaient fait les hommes de Cliarleston quand on a cru convenable de transformer leur guerre civile en guerre étrangère. La Hongrie s'était donné un gouvernement, aussi bien qu'on l'a fait à Montgomery. Ce gouvernement ne devait même périr que le jour où la Russie viendrait aider à la répression. Et cependant la pensée est-elle venue à quelqu'un de parler là de belligérants?

On n'en parlait pas non plus, quand la Pologne, royaume distinct aussi et garanti par les traités, combattait en 1830 contre Nicolas. Durant cette guerre héroïque et plusieurs fois heureuse des Chlopicki, des Czartoryski, des Skrzynecki, je ne sache pas que la théorie des belligérants* se soit montrée quelque part; les Piusses y auraient vu un mortel outrage.

Nous-mêmes, car je veux finir par où j'ai commencé, demandons-nous quel accueil nous aurions fait au titre de belligérant donné à Abd-el-kader. Nos voisins d'outie-Manche auraient aussi protesté, je suppose, et sur un ton passablement hautain, si, pendant la révolte de l'Inde, quelque puissance s'était avisée de proclamer sa neutralité, en reconnaissant à ce peuple immense, soulevé au nom de sa nationalité, la qualité de" belligérant.

Je n'aurais pas eu besoin d'ailleurs de quitter l'Amérique pour démontrer que jamais avant l'insurrection du Sud la théorie qui reconnaît des belligérants

au bout de quelques semaines n'avait été inventée et appliquée. Cette insurrection des colonies qui, au siècle dernier, allait créer les Etats-Unis, n'était pas peu de chose, j'imagine ; il y avait bien là un mouvement national énergique, soutenu. Cependant les ennemis mêmes de la Grande-Bretagne auraient cru méconnaître les principes élémentaires du droit des gens s'ils s'étaient hâtés outre mesure de traiter les Améi'icains en belligérants.

On explique cette fois notre hâte en arguant de l'importance du mouvement; c'est, dit-on, une moitié des États-Unis qui se détache !

Il n'est pas rare qu'à l'appui de cette assertion sommaire on jette en avant un chiffre, douze millions, quinze millions d'habitants.

La séparation devient-elle plus légitime quand ceux qui la prononcent sont plus nombreux? Je me dispenserai d'examiner cette question, car l'importance des Etats qui font scission a été singulièrement exagérée. On a oublié d'abord de retrancher les limitrophes qui demeurent fidèles à l'Union. On a oublié ensuite de retrancher les esclaves, lesquels n'ont pas voté la séparation, que je sache. La vérité est qu'à supposer même que la population blanche soit unanime (et nous avons bien des motifs d'en douter), il s'agirait de six millions à peine, six millions sur vingt-huit. Et notez que ces six millions de blancs sont chargés

BELLIGERANTS.

de garder trois millions trois cent mille escLaves. Le Sud insurgé renferme de vastes étendues presque désertes, beaux pays stérilisés par l'esclavage. Les l^tats là grande population sont ailleurs, New-York, rOhio, , la Pennsylvanie, qu'on a nommée la clef de voûte {Kcy-Stonc). L'avenir aussi est ailleui'S; c'est l'Ouest qui semble destiné h gouverner bientôt les États-Unis.

Mais je n'ai garde de m'arrèter à de telles considérations; il doit y avoir une règle, un principe, et c'est ce principe que je voudrais découvrir. Tant que nous ne serons pas allés jusque-là, nous marcherons sur un terrain mouvant.

J'entends beaucoup parler de droit moderne, de droit des nationalités. On nous demande pourquoi nous refuserions à la Confédération du Sud , organisée , armée, munie d'une constitution et d'uiî président, le bénéfice d'une doctrine qui a décidément prévalu. N'est-elle pas, elle aussi, un gouvernement de fait?

Que toute révolte heureuse se métamorphose en gouvernement, je le veux; j'ajoute même que je le trouve juste, quoique je n'aime pas les révoltes. Il n'y a pas d'autre moyen en effet d'écarter l'intervention des étrangers; si l'étranger ne doit pas s'en mêler, il est bien clair que le succès fonde les gouvernements.

Mais encore faut-il le succès. Au xix^ siècle comme dans les siècles précédents, avec le dioit moderne comme avec le droit ancien, la révolte reste révolte

tant qu'elle n'a pas vaincu. Voici une prise d'armes dont les premiers succès, faciles à prévoir, n'ont été suivis d'aucune conséquence sérieuse; elle est moins victorieuse que le premier jour, car les armées nationales ont pris pied de partout sur son territoire, tandis qu'elle n'a pas fait un pas en avant; la lutte séiieuse n'a pas d'ailleurs commencé. Je ne vois là ni gouvernement de fait ni belligérant; le droit mode'rne, pas plus que le droit ancien, ne m'ordonne de voir Là autre chose que des insurgés.

Le droit moderne est chose moins absurde et moins arbitraire que ne le feraient croire ceux qui le vantent à tout propos et qui semblent l'avoir peu compris. Laissons les grands mots; le droit moderne, c'est tout simplement la justice, car c'est la non-intervention, rien de plus, rien de moins. Que chaque peuple fasse ses affaires et décide de ses destinées; nous, gens du dehors, nous pouvons approuver ou blâmer ses actes, mais nous ne nous en mêlons pas. Cette théorie a sa > noblesse : il ne s'agit pas d'adorer la force et le succès, il s'agit de respecter l'indépendance des nations. Une nation n'est indépendante qu'à la condition de pouvoir faire des sottises chez elle, si cela lui plaît, et sans que personne ait à l'en punir.

Cela posé, si le Sud avait rendu évidente l'impuissance du Nord à le réduire, si son indépendance avait cessé d'être militairement contestée, au moins d'une façon sirieuse, s'il avait enfin surmonté les difficultés

BELLIGERANTS. 65

principales, on pourrait èlre autorise à dire : « Le Sud n'est pas insurgé, il est belligérant ; il a acquis la consistance d'un État nouveau qu'on reconnaîtra plus tard, et qui, en attendant, lutte contre le gouvernement de "Washington sur un pied d'égalité véritable. » Mais la situation du Sud est celle d'une révolte moins affermie aujourd'hui qu'elle ne l'était il y a un an, et qui succomberait le jour où elle serait laissée seule en face des États-Unis; il ne saurait être question d'invoquer à son profit le droit moderne , le droit des nationalités.

Le premier droit des nationalités, c'est celui de subsister, de réprimer les mouvements anarchiques et de maintenir l'action des lois. Elle serait nouvelle et l'on ferait bien de l'examiner de fort près, la théorie du droit de révolte. — Nous avons la volonté cncrgiqnc de renverser le gouvernement établi ! Nous sommes dctcrmi)ics à nous séparer! Cela suffira-t-il désormais? Toute portion de territoire qui voudra se détacher de l'ensemble se transformera- 1- elle d'emblée en une sorte d'État nouveau à demi reconnu dont les défenseurs seront des soldats et non des insurgés, dont la bannière prendra rang parmi les bannières nationales? '

Prenons-y garde, les révoltes n'ont pas besoin, ce me semble, d'être encouragées par le temps qui court. Les laisser agir, reconnaître celles qui sont victorieuses, admettre comme belligérant un État nouveau détaché d'un État ancien lorsqu'il s'est fait décidément sa place

aa EUROPE.

au soleil, rien Je mieux; je vais jusque-là, car on ne saurait aller moins loin sans vouloir les interventions étrangères. Mais inventer une catégorie spéciale de révoltes, qui, sans être victorieuses, pourraient bien le devenir un jour, et auxquelles on accorderait préventivement le bénéfice de leurs succès possibles , ce serait rétablir les interventions étrangères sous une autre forme, la plus dangereuse de toutes.

Vous représentez-vous l'étranger pesant de loin les chances si obscures d'un conflit intérieur et jugeant dans sa sagesse (c'est-à-dire selon son caprice, sa préférence ou son intérêt) que cette insurrection-ci est sans avenir et que cette autre réussira, que cette séparation-ci sera éphémère et que celle-là sera permanente ! Avant toute lutte sérieuse, avant que les séparatistes aient montré leur force ou leur faiblesse, ils seront ou découragés par le verdict des grandes puissances qui les laisseront confondus dans la classe vulgaire des insurgés, ou encouragés, au contraire, parle titre de belligérants. Ceci n'est pas peu de chose, un tel appui moral promet presque un appui matériel et en tient lieu au besoin.

11 ne faut pas se le dissimuler, en effet, il y a déjà dans le titre de belligérant un commencement de reconnaissance. C'est la proclamation d'une situation intermédiaire , équivoque , qu'on ne connaissait pas autrefois et à laquelle on fera bien de renoncer après l'essai malheureux qu'on vient d'en faire. Il y avait

Page 1