‹ L'Amérique devant l'EuropeChapitre 16 sur 66 · BELLIGÉRANTS · texte numérisé non relu

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autrefois des gouvernements insurrectionnels et des gouvernements réguliers. Le jouroîi un gouvernement insurrectionnel avait gagné son procès, il était reconnu, et, à partir de ce jour-là, s'il faisait la guerre, il la faisait en qualité de belligérant. On n'avait pas imaginé encore d'avoir des belligérants qui ne fussent pas reconnus, c'est-à-dire des Etats imparfaits et candidats en quelque sorte , des Etats ayant le droit de lever une armée et de déployer une bannière, sans avoir le droit de se faire admettre dans la famille des nations.

Que l'Europe ait inventé cela à l'occasion et au profit de la révolte du Sud, c'est ce dont je ne saurais assez m'étonner. De toutes les révoltes, c'est celle qui semblait mériter le mieux qu'on ne lui fit ni avances ni faveurs. — Vous avez eu le malheur de déchirer un pays libre, et, n'ayant pu achever de le perdre, vous avez osé déployer votre drapeau où vous avez écrit : « Perpétuité, sainteté de l'esclavage ! » Eh bien, nous vous appliquerons à la rigueur les règles établies par le droit des gens, ne nous demandez rien de plus. Quand vous serez vainqueurs, si jamais vous l'êtes, quand votre indépendance ne pourra plus être sérieusement contestée, nous verrons en vous un gouvernement de fait; et comme nous n'avons pas à choisir, comme le principe de non-intervention exige qu'on les admette tous, les mauvais et les bons, ceux qui consternent la con-

science humaine et ceux en qui s'incarne un progrès social, nous vous reconnaîtrons alors, alors, pas une heure avant.

Voilà le langage que j'aurais compris. — Je sais bien que l'heure des reconnaissances officielles est rarement marquée de signes si éclatants qu'il n'y ait pas moyen delà méconnaître. L'application du principe en vertu duquel les gouvernements de fait deviennent des gouvernements de droit a presque toujours quelque chose de discrétionnaire, je ne veux pas dire d'arbitraire. On peut hâter un peu, on peut retarder un peu la reconnaissance, et de là vient que toutes les puissances ne la proclament pas le même jour.

C'est bien simple, toutes ne sympathisent pas également avec la cause qui vient de triompher : les unes l'adoptent, les autres la détestent. 11 est naturel qu'elles n'acquièrent pas au même moment la conviction que la victoire est gagnée sans retour.

J'aime, quant à moi, cette petite part laissée aux préférences morales dans l'interprétation du droit nouveau ; elle prouve que la doctrine des gouvernements de fait est plus spiritualiste qu'on ne le prétend : elle tient compte des causes.

Tenir compte des causes, cela importe, soyez-en sûrs, pour que certaines énormités rencontrent un châtiment sur leur chemin, pour que le succès ne réponde pas à tout. Oui, quoi qu'on fasse et en vertu d'une loi supérieure, nous nous sentirons toujours autorisés

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à faire attendre tel ou tel vainqueur. S'il se créait quelque part un gouvernement insurrectionnel annonçant l'intention de vendre des hommes et des femmes, de débiter les familles en détail et de supprimer virtuellement le mariage, je ne pense pas qu'on se montrât empressé de le reconnaître ou de lui conférer, en attendant mieux, le caractère de belligérant.

Ilélas î ce que je viens de présenter comme une hypothèse, c'est une réalité : le Sud s'est insurgé et séparé en annonçant au monde entier que sans cet acte il eût couru risque d'être gêné dans la vente des hommes et des femmes, dans le débit des familles, dans la suppression virtuelle du mariage. Et sa révolte a paru digne d'une faveur spéciale! On n'a pas voulu le traiter en révolté vulgaire, on a inventé pour lui plaire cette position d'attente des belligérants non reconnus!

Encourager la révolte quand elle n'est que la révolte, quand elle ne met pas même en avant un prétexte honnête et qu'elle n'a pour elle que ses beaux yeux, c'est déjcà bien imprudent; l'encourager quand elle jette un défi à nos sentiments d'humanité, assurée qu'elle est que les avantages matériels dont elle dispose lui feront tout pardonner, c'est plus qu'imprudent, c'est triste.

Et comme la faute vient de nous, de notre engourdissement moral, du sommeil de notre opinion publique, j'espère que le remède viendra de nous aussi; l'opinion publique réveillée se chargera d'apprendre

au Sud qu'il n'a plus de faveurs à espérer et qu'il rentre dans le droit commun. Il est des causes qui peuvent conquérir avant l'heure précise l'admission oiïicielle des gouvernements qui les représentent au rang des puissances reconnues; qu'un roi d"Italie, qui l'est devenu pour fermer la frontière italienne aux étrangers et pour constituer une grande nation libre, soit accueilli avec empressement, cela se conçoit^; mais qu'une confédération du Sud, qui se propose de briser une grande nation libre et de consoler le genre humain en lui présentant l'État idéal appuyé sur l'esclavage, que cette confédération qui n'espère qu'en l'étranger veuille être reconnue quand elle n'a pas encore vaincu, en vérité, la prétention est de celles que l'iiurope se doit k ellemême de repousser avec éclat.

Il était, dit-on, de l'intérêt des États-Unis euxmêmes que le caractère de belligérant fut attribué au Sud insurgé. Gomment, sans cela, auraient-ils exercé régulièrement tous les droits de la guerre? Comment auraient-ils, par exemple, maintenu le blocus et recherché la contrebande de guerre sur les vaisseaux étrangers? Concevez -vous le blocus, conçoit- on la

1. Je ne dois pas traiter ici en passant la question italienne. Je suis de ceux qui aiment l'indépendance de l'Italie et que n'alarme pas son unité, mais qui pensent qu'une telle œuvre n'a rien gagné i\ être faite on quelques jours. A la condition d'y mettre beaucoup de temps et beaucoup de bonne conduite, le Piémont libéral eut pu donner un sens libéral à l'adage trop décrié : lUdia fara da se.

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visite des navires, lorsqu'il n'y a pas de belligérants?

Nous les concevons fort bien, et les auteurs qui font autorité en matière de droit des gens les ont toujours conçus. Grotius parle tout au long des guerres qu'il appelle « mixtes », c'est-à-dire de celles qui ont lieu entre le gouvernement légitime et un parti considérable insurgé contre lui. Weaton fait remarquer (et personne, que je sache, n'y a contredit) que la guerre civile donne aux deux parties contendantes tous les droits de la guerre à l'égard l'une de l'autre et à l'égard des nations neutres ^

A quoi bon d'ailleurs compulser de gros livres, quand le simple bon sens suffit pour décider les questions? Qui donc s'est jamais figuré qu'un État soit dépourvu du droit d'employer contre qui l'attaque à l'intérieur les moyens de guerre qu'il emploierait contre l'ennemi du dehors? Quoi! nous ne pourrons bloquer un port insurgé! Quoi! nous ne pourrons maintenir régulièrement ce blocus qu'à la condition d'accorder d'abord au gouvernement insurgé la situation de gouvernement défait, indépendant et distinct du nôtre! Lors de l'insurrection des colonies américaines au siècle dernier, l'Angleterre n'a pas songé une minute à voir en elles des belligérants; et cependant elle n'hésitait guère à exercer le droit de visite, et s'il y avait eu un blocus à établir dans l'intérêt des opérations militaires,

1. Eléments du droit inlernational , toni. l''', part. 1"', chai). "i §§ 7 à 10, et part. IV, § 7.

elle n'aurait pas hésité davantage. J'ajoute qu'elle aurait eu raison.

Voici un nouveau scrupule non moins étonnant que le premier : si l'Europe n'avait pas transformé les révoltés du Sud en belligérants, elle aurait été forcée de pendre leurs corsaires, lesquels n'auraient été alors que des pirates! — Je ne vois pas qu'on soit jamais forcé de pendre les gens, quand on n'en a pas envie. Aurait-il donc été si difficile de déclarer que, par des motifs d'humanité, les bâtiments armés en corsaires par le Sud ne seraient pas traités comme pirates, que même, en cas de détresse, un asile leur serait accordé dans nos ports? En agissant ainsi, en accueillant et protégeant leurs réfugiés, l'Europe n'aurait fait que rempli^' un devoir et conformer sa conduite aux sentiments qui dominent dans notre temps. Nul n'y aurait contredit, et le gouvernement de M. Lincoln a prouvé par des actes que sur ce point il n'aurait pas hésité à nous imiter. ÎS'e le voyons-nous pas déjà, lui qui ne reconnaît pas au Sud le caractère de belligérant, repousser la doctrine soi-disant logique en vertu de laquelle ses prisonniers de guerre devraient être punis comme rebelles? Leur applique- t-il la loi pénale? INe négocie-t-il pas des échanges? A-t-il lui-même pendu des corsaires?

Il n'est pas si malaisé qu'on le prétend de su])primer des rigueurs odieuses, tout en maintenant la vérité des situations. Nous avons vu, ce me semble, assez de

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révolutions et de guerres civiles, pour savoir comment il faut s'y prendre pour sortir d'embarras. Lorsque les révoltés restent révoltés, purement et simplement, il n'en résulte pas que les puissances étrangères soient tenues de fouler aux pieds les principes les plus élémentaires de l'humanité. Si nous n'avions pas créé de belligérants en Amérique, nous n'aurions renoncé qu'à deux droits : au droit de laisser vendre chez nous des armes et des munitions aux hommes du Sud, au droit de limiter le séjour des vaisseaux armés des Etats-Unis dans nos ports. Je ne saurais trou^er cela bien fâcheux.

Est-il vrai qu'en agissant de la sorte nous aurions pris parti? Encore une question très-simple et qu'on a embrouillée à plaisir. Essayons de la débrouiller.

Il paraît étrange, à première vue, que maintenir les choses telles qu'elles sont, vou' un gouvernement régulier où il y a un gouvernement régulier, voir une révolte où il y a une révolte, ce soit prendre parti. Sans se déclarer neutre vis-à-vis d'une puissance amie, neutre entre les insurgés et elle, il est certes permis de n'intervenir en rien dans le conflit. Cette neutralitélà, celle qui s'appelle non-intervention, ne sera certes pas contestée par nous. La France et l'Angleterre auraient manqué à leur premier devoir, si elles avaient renoncé à être neutres de cette manière, si elles avaient apporté un secours quelconque au gouvernement fédéral.

On a confondu ici deux choses fort différentes : la neutralité de fait, que tout le monde désire, ici comme dans les autres guerres civiles ; la neutralité fondée sur cet acte d'intervention véritable qui transforme des insurgés en belligérants. On pouvait être neutre, et très-neutre, sans reconnaître des belligérants; on pouvait ne se mêler de rien et ne donner d'appui à personne, sans commencer par modifier violemment les situations régulières. Lorsque j'entends dire que, s'il n'y avait pas eu de belligérants, il n'y aurait pas eu de neutralité, il me semble que je rêve. C'est tout le contraire qu'il faudrait dire : pour que la neutralité demeurât réelle, il importait de ne pas accorder aux insurgés du Sud le prodigieux avantage moral et politique qu'on leur a conféré d'emblée.

Nous excellons à nous payer de mots. Reconnaître des belligérants, n'est-ce pas maintenir l'égalité? Maintenir l'égalité, n'est-ce pas faire preuve d'impartialité et de neutralité absolue? — Eh bien, non; établir l'égalité là où elle n'existe pas, c'est rendre service à l'un et nuire à l'autre; mettre un belligérant là où il y avait un révolté, c'est se montrer aussi peu neutre que possible. ■

Soyons neutres, abstenons-nous, laissons aux Américains le soin de régler les affaires d'Amérique, que de part et d'autre ils n'aient rien à craindre ou à espérer de nous, qu'ils aient devant eux une lutte loyale

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[fdir phnj, comme on dit en Angleterre), les amis des Etcats-Unis n'ont jamais demandé autre chose.

Je me trompe, ils ont aussi demandé, ce qui se concilie à merveille avec la neutralité officielle, la partialité des sympathies. Les sympathies, elles, ne connaissent ni ne doivent connaître de neutralité. Et ici je rencontre encore un de ces effrontés sophismes qui se sont dressés de partout depuis un an pour nous empêcher de faire notre devoir. On nous a presque persuadé que la neuti-alité politique entraînait cà sa suite la neutralité morale !

Qu'est-ce à dire? parce que je suis neutre, serai-je tenu d'être indifférent? Parce que je m'abstiens de tout acte qui de près ou de loin pourrait contribuer au succès des uns ou des autres, serai-je tenu de refouler en moi mes sentiments les plus intimes, de ne manifester aucune préférence entre ces révoltés qui crient : «Vive l'esclavage! » et le gouvernement qui représente le droit, la justice, l'humanité? Le jour où, en face de tels conflits, la neutralité de l'Europe serait indifférente, ce jour-là l'Europe aurait commis un crime et signé une abdication.

Grâce à Dieu! il n'en est rien encore, et partout ailleurs qu'en Amérique les grandes puissances ne craignent pas de compromettre, par l'expression de leurs sympathies, la réalité de leur abstention. L'Italie, à l'égard de laquelle la politique de non-intervention est expressément proclamée, a n)aintes fois reçu

des communications encourageantes. En tout cas, si les cabinets croient devoir se taire, rien n'empêclie les parlements de faire entendre leur voix. Quand ces voix gardent le silence, je n'appelle plus cela de la neutralité; il faut chercher un autre mot, car il s'agit d'une autre chose.

Rien n'a été affligeant comme la réserve observée par les chambres anglaises. Elles, si bruyantes d'ordinaire et qui sentent si bien qu'elles n'ont pas seulement à émettre des votes, mais aussi à répandre des idées, à propager des sympathies, à approuver et à réprouver, elles semblaient mesurer leurs moindres discours, comme si chacun de ces discours était une note diplomatique. Et les meetings n'étaient pas moins prudents; ne fallait-il pas être neutre, ce qui veut dire indifférent!

On ne nous parlera plus, je l'espère, d'une neutralité ainsi entendue. Elle a fait son temps, elle s'en va, les meetings reparaissent, les adresses se signent, les membres du Parlement se prononcent, l'Angleterre libérale et chrétienne ressuscite. A la bonne heure ! Voilà comment il convient d'être neutre en matière de justice et de charité. Cela n'empêchera pas les gouvernements de maintenir leur attitude d'impartialité effective.

Ce qui est fait est fait; il y a, grâce à nous, des belligérants dans le Sud. Reste à savoir maintenant de

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quelle manière il faut s'y prendre pour ne pas aggraver cette faute, commise peut-être dans rirréflexion du premier moment. jSi la France ni l'Angleterre ne l'ont aggravée jusqu'ici: leur neutralité a été sincère. N'y aurait-il rien à faire de plus?

Le mot (( belligérants » ne sera pas retiié. ^e pourrait-il être interprété par la conduite et par le langage de l'Europe? Nous n'avons pas voulu dire que le Sud ne fût pas révolté. Nous n'avons pas voulu dire que le Sud fût devenu un gouvernement de fait, un Etat indépendant. Nous n'avons pas voulu dire que le Sud eût obtenu notre appui moral et fût fondé à y compter pour l'avenir. Cela posé, la portée du terme se restreindrait toujours davantage, et il finirait par ne rester qu'un mot à peu près vide de sens. Un mot, c'est quelque chose, mais ce n'est pas grand'chose. Une fois informés qu'il ne s'agit que de ne pas pendre les corsaires et que de donner une forme saillante au principe de neutralité matérielle approuvé de tous, les États-Unis pourront négliger une expression, malencontreuse, il est vrai, mais devenue presque inoffensive.

Elle a fait du mal, elle n'en fera plus. Elle a encouragé le Sud, qui l'a prise au sérieux et a cru y^ voir une promesse; elle a irrité le cabinet de AVashington, qui l'a prise au sérieux pareillement et a cru y voir une négation de son droit. On s'était trompé. Eh bien, tant mieux ! Si nous devons souffrir quelque temps encore des conséquences d'une telle erreur, si la guerre

s'est prolongée, si la détresse des fabriques s'est accrue en raison des espérances conçues par M. Jefferson Davis, si l'Europe a le chagrin de voir tel corsaire méridional brider des vaisseaux marchands dans les eaux mêmes de l'Angleterre et de l'Espagne et entrer ensuite chargé de prisonniers dans ces ports qui auraient été fermés au pavillon de la révolte et qui s'ouvrent au pavillon d'un belligérant, c'est là un malheur dont nous nous consolerons bien vite, pourvu que l'Europe, comprenant qu'elle a fait fausse route, adopte désormais résolument et publiquement les principes de la véritable neutralité.

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