CHAPITRE
Voici le beau côté, jusqu'ici, de la conduite tenue par l'Europe : elle a fait preuve d'une véritable bienveillance envers les États-Unis, en ce qu'elle n'a pas chicané leur blocus. C'est ce que le cabinet de 'Washington n'a cessé de reconnaître, notamment dans la grande dépèche adressée par M. Seward àM. Adams le 21 juillet de l'année dernière.
Il y a là un bon procédé dont la valeur ne peut être niée, car le blocus est l'arme principale des Etats-Unis, elle est le moyen le plus humain et à quelques égards le plus sûr de réduire la rébellion. Serait-il vrai que, depuis la conclusion pacifique de l'affaire du Trcui, il eût été sérieusement question de modifier sur ce point l'attitude des grandes puissances? On l'a beaucoup dit; on a accusé tantôt celui-ci, tantôt celui-là. En Angle-
tevre, des journaux tories et aussi des journaux qui passent pour représenter la pensée de lord Palmerston ont demandé pendant un certain temps que les ports méridionaux fussent ouverts, au besoin par l'emploi de la force. Plusieurs feuilles françaises ont paru soutenir la même thèse, poussant avec persévérance à la ■suppression du blocus et à la reconnaissance du Sud.
Je me refuse à croire, pour ce qui me concerne, que les gouvernements se laissent jamais engager dans une telle politique. Par le temps qui court, il faut se défier des bruits que les champions du Sud ne cessent de répandre parmi nous. Les démarches les plus amicales sont transformées en menaces, les observations les plus inolTensives doivent conduire à une rupture, la violation du blocus et la reconnaissance des États insurgés se trouvent toujours au fond de tout.
Attendons les actes officiels et n'admettons pas à la légère que l'Europe, à peine délivrée des perspectives de guerre que l'incident du Trcnt avait fait surgir devant elle, puisse être entraînée à saisir, et pour ainsi dire à rechercher un nouveau sujet de querelle. Il y a, je le sais, des partis en Angleterre qui poussent aux mesures extrêmes, qui se sont médiocrement réjouis de l'élargissement des commissaires, qui sont en quête de prétextes pour intervenir à main armée, imposer la paix aux combattants, retrouver le coton et rétablir les relations commerciales. Mais, sans sortir d'Angleterre, ces hommes-là trouveront cà qui parler, et je ne
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sais pas pourquoi nous leur fciions le plaisir de prendre leurs espérances pour des réalités.
Rien n'est vivace comme certaines espérances. Quoique le comte Paissell, par sa dépêche du Jô février, ait ofliciellement reconnu comme régulier le blocus américain, on n'a pas perdu courage. Mon avis est que, de notre côté, nous ferons bien de i ester sur nos gardes; l'étude sérieuse de la question est loin d'être devenue inutile. Je vais donc en dire quelques mots.
Le blocus est plus efTectif aujourd'hui qu'il ne l'a encore été; il serait par conséquent au moins étiange qu'on s'avisât d'attaquer aujourd'hui ce qu'on n'attaquait pas il y a quelques mois. Le dessein arrêté d'arriver à un but marqué d'avance se manifesterait ainsi bien clairement.
Je répète que je n'en crois rien ; mais si, par impossible, je me trompais, si l'Europe en venait à contester le blocus américain, serait-elle, en droit rigoureux, autorisée à agir de la sorte? Examinons.
Le premier argument des adversaires du blccus consiste à dire que, les États-Unis n'ayant pas reconnu au Sud la qualité de belligérant, il en résulte que les ports du Sud sont leurs propres ports; or, aj )u;entils, on ne bloque pas ses propres ports!
Et pourquoi cela, s'il vous plaît? Où avez-vous decouvert cette interdiction, si favorable à la révo'te?
Quoi! voici une ville insurgée; nous pourrons la bloquer par terre et l'assiéger dans toutes les règles (je ne suppose pas qu'on veuille aussi nous le défendre), et nous ne pourrons pas la bloquer par mer? Il faudra qu'auparavant nous fassions amende honorable, déclarant que la révolte n'est pas révolte et que nos insurgés sont devenus des belligérants?
Je n'ai garde d'insister. Passons vite au vrai problème : le blocus, légitime en soi, est-il maintenu par des forces suffisantes? est-il effectif?
Effectif! Yoilcà un mot que chacun répète et dont personne ne saurait donner la définition. Quelques traités ont déterminé le nombre de vaisseaux et de canons qui doivent stationner devant un port afin que celui-ci soit effectivement bloqué; mais ce chifi'rc minimum (au-dessus duquel, pour le dire en passant, les croiseurs américains n'ont cessé de se tenir), ce chiffre n'a pas été reproduit dans les conventions plus générales qui fixent le droit des gens. Il y a là encore une matière importante à régler, tout comme la circulation des paquebots de la poste, la détermination précise des dépêches qui sont contrebande de guerre, les circonscriptions en dehors desquelles les neutres ne seront pas visités, u Blocus effectif, droit des neutres, » autant de mots derrière lesquels il s'agit de mettre des clioses tangibles, précises, qui ne prêtent plus à la controverse. Reste à savoir si, en attendant
qu'on ait réglé cela, il est permis de trancher les questions, s'il est juste d'appliquer rétroactivement à l'Amérique les décisions probables d'un futur congrès.
Quand on consulte les traités principaux et qu'on rapproche leurs termes, on arrive k cette conclusion que le blocus effectif est celui des ports on il y a chiii- (jcr évideiil à entrer. Personne n'a jamais imaginé de dire que, pour être effectif, le blocus dût rendre l'entrée impossible.
L'expression que je viens d'employer est précisément celle qui se lit dans la fameuse déclaration publiée, en 1780, par Catherine II, pour garantir le droit des neutres. L'article li est ainsi conçu : a Que pour déterminer ce qui caractérise un port bloqué, on n'accordera cette dénomination qu'à celui où il y a, parla disposition de la puissance qui l'attaque avec des vaist-eaux arrêtés et sufhsamment proches, un danger évident d'entrer. »
La seconde neutralité armée tient le même langage que la première. Je cite son article 3 : « Vn .port ne peut être regardé comme bloqué que si son entrée est évidemment dangereuse par suite des dispositions prises par une des puissances belligérantes, au moyen de vaisseaux placés à sa proximité. »
Franchissons ce long intervalle de violence où le droit des neutres et la liberté des mers furent sans cesse inunolés, où les blocus sur le papier s'établirent,
OÙ l'Angleterre déclara,it bloquées toutes les côtes du continent, tandis que les décrets de Milan et de Turin déclaraient bloqués tous les rivages des îles Britanniques; arrivons k l'époque où les vrais principes furent de nouveau proclamés par la France et par l'Angleterre. Que trouvons-nous dans les instructions concertées que les deux gouvernements donnèrent à leur marine au moment où la guerre de Grimée éclatait? J'ouvre celles qui émanent de M. Ducos. Voici l'article 7 : « Tout blocus pour être respecté devra être efiectif, c'est-cà-dire maintenu par des forces suffisantes pour qu'il y ait danger imminent de pénétrer dans les ports investis. »
Le danger (( évident » est devenu danger « imminent. » Je ne saurais apercevoir une grande difterence entre les deux épithètes. xVu même moment, du reste, les puissances neutres publient, elles aussi, des instructions où le mot c( évident » se retrouve. Celles de la Suède s'expriment ainsi : « Par un port bloqué, on entend celui qui est tellement feimé par plusieurs vaisseaux de guerre ennemis et suffisamment proches, qu'on ne puisse y entrer sans danger évident. »
Le traité de Paris, conclu à la fin de la guerre, s'est contenté d\ine exposition vague dont il serait impossible de déterminer la portée : « Les blocus, dit-il, pour être obligatoires, doivent être effectifs, c'est-à-dire maintenus par une farce suffisante p jur interdire réellement l'accès du littoral à l'ennemi. »
Comme une force suffisante pour interdire réellement l'accès du littoral sera insuffisante pour arrêter toutes les tentatives sans exception, il faut toujours en revenir au danger évident ou imminent; et c'est ce qu'a fait l'année dernière M. Rouber, lorsque, dans une circulaire excellente, il a invité nos chambres de com^ierce à respecter le blocus du Sud. n Le blocus ellectif, leur a-t-il écrit, est celui des places dont on ne peut s'approcher sans s'exposer h un danger évident, d
Les écrivains les plus accrédités, Kliïber, par exemple (Dro<V des gens moderne , § 297), tiennent exactement le même langage. Il sera difficile de sortir de ces généralités, tant qu'on n'aura pas déterminé le nombre des vaisseaux qui doivent stationner devant chaque port. C'est ce qu'avait essayé le traité de commerce conclu en 17/|2 parla France et le Danemark : son article 20 exige, pour qu'un port soit considéré comme bloqué, que l'entrée en soit fermée au moins par deux vaisseaux. Cette condition se retrouve formulée en termes identiques dans le traité de 1818 entre le Danemark et la Prusse.
Voyons maintenant si les États-Unis se sont conformés aux règles que je viens de rappeler. Quel est le port du Sud devant lequel ils ne fassent stationner deux vaisseaux au moins? Leurs vaisseaux sont arrêtés, leurs vaisseaux sont suffisamment proches, enfin il y
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a partout danger évident ou imminent à entrer. L'accès est donc réellement intercepté, dans la mesure du moins qui semble résulter jusqu'ici des conventions internationales.
Il est aisé de s'écrier devant un meeting du Lancashire : a Le blocus n'est pas effectif. » 11 serait plus malaisé peut-être de le démontrer. Je gémis quand je vois un homme tel que M. Massey exciter les passions de ses électeurs, faire croire h ces pauvres ouvriers qu'entre eux et le coton qui doit les faire vivre il n'y a qu'un mensonge américain, et qu'en poussant du pied ce mensonge , en ouvrant les ports du Sud , on ne commettrait aucun acte répréhcnsible, on exercerait un droit, on rendrait môme un service aux Etats- Unis!
Le blocus ne cesse pas d'être effectif par cela seul qu'un certain nombre de bâtiments sont parvenus à le forcer.. Les croiseurs américains sont aux prises avec un ennemi terrible, le commerce anglais. De jour, de nuit, par les cent ouvertures d'une côte percée en tout sens par des canaux naturels, de derrière ces îles innombrables formées par les alluvions des fleuves, une armée de petits navires est là, prête à profiter de l'obscurité ou du gros temps. Jamais croisière n'eut pareille besogne, et, loin de trouver à reprendre, il y aurait peut-être bien lieu de louer cette marine d-e blocus , marine improvisée sans doute et insuffisante au début, mais qui s'est aguerrie, accrue, fortifiée
SOUS tous les rappoits, et qui met aujourd'hui en danger « évident » ceux qui clierchent à lui échapper.
Si la constitution spéciale de la côte (quiconque possède une bonne carte d'Amérique peut s'en rendre compte) ne peut fournir une excuse valable, si c'est au gouvernement qui bloque à tenir compte des difficultés exceptionnelles d'un blocus, il est certain en tout cas que les accidents de mer qui rendent de temps en temps la surveillance impuissante ne permettent pas de conclure à l'inefficacité du blocus. Pendant un gros temps qui empêche l'action des croiseurs, de petits navires peuvent se jeter dans les étroits passages dont le tirant d'eau leur suffit. Sir William Scott, que les Anglais ne renieront pas, tout en reconnaissant que le blocus n'est plus valide s'il n'a pas été constamment maintenu par une force convenable, admet toutefois cette restriction : « Autant que le temps l'a permis. »
Ajoutons que l'intervention de la vapeur a modifié les conditions de la lutte et tendu à rendre l'action des croiseurs moins efficace. 11 est extrêmement difficile, même avec une croisière considérable, d'arrêter la marche sûre et rapide d'un vaisseau chauffé à toute vapeur et se précipitant en avant par une nuit sombre, au risque de deux ou trois boulets qui ne l'atteindront pas.
Il se peut que, depuis un an, et sur une étendue de eûtes qui dépasse 3,000 milles, un assez grand nombre de navires soient parvenus à éviter le blocus; mais il
y en a aussi des ceutaiiies qui ont été pris. On'écliappo bien moins qu'on n'échappait, et l'escadre de blocus, qui se composait d'abord d'une quinzaine de bâtiments, n'est pas loin aujourd'hui d'en compter deux cent cinquante.
Le fait est que le commerce anglais doit savoir qu'il y a a danger évident » à forcer le blocus, car la liste de ses vaisseaux arrêtés et confisqués n'est pas petite. Les ports où peuvent entrer les bâtiments d'un fort tonnage sont tous gardés suffisamment ; ce qui ne veut pas dire, je le répète, qu'on sera jamais sûr d'empêcher un vapeur tel que le Bcnnudd ou le .Aaslirillc de percer la ligne des croiseurs.
Il me semble, somme toute, assez effectif, le blocus qui a pour effet d'interrompre les correspondances et de supprimer presque entièiement le commerce d'importation et d'exportation. On ne s'en plaindrait pas tant, s'il n'était pas effectif. Que l'on consulte les intéressés, qu'on interroge, par exemple, un témoin qui n'est pas suspect, le Créèrent de la Nouvelle-Orléans. Je cite un numéro du mois de novembre :
(( On a beaucoup parlé, et avec force commentaires, de ce qu'on a appelé forcer le blocus. Des rapports (et il se trouvera que cène sont que des rapports) prétendent que 516 vaisseaux ont forcé le blocus depuis le 16 mai. C'est une estimation très-controversable, alors même qu'elle est appuyée peut-être de pièces officielles dans les départements ministériels de Richmond. Le blocus
a été étal)li aux bouclies du Mississipi le 25 niai, époque où se trouvaient ici liO vaisseaux nolisés pour l'étranger auxquels on permit de sortir. Le blocus a commencé à peu près au même moment à Mobile et à Pensacola; les vaisseaux purent quitter ces poris jusqu'au 6 juin. En ce qui concerne la Nouvelle- Orléans, les derniers arrivages par la voie de Balize ont eu lieu le 29 mai. Il y a eu quelques arrivées et départs de shooners dans les canaux inférieurs du golfe. Quelques navires côtiers ont échappé au blocus sur les rivages de la Caroline; mais tout cela réuni ne monte pas à 516. D'autre part, le steamer Soulli-CaroUiui a pris 70 shooners qui essayaient d'échapper au blocus entre la Nouvelle-Orléans et les ports du Texas. 11 n'y a eu que trois ou quatre vaisseaux d'Europe, parmi lesquels le Bcrmudd , qui aient réussi à forcer le blocus. Un petit nombre de bâtiments des Indes occidentales ont atteint aussi les côtes de la Caroline. Mais c'est fro7}>pcr les gourerncntenls européens rpie de soutenir qu'on échappe aisément au blocus quand pas un vaisseau nest entré au port de la Nouvelle- Orléans par la rivière depuis cinq mois, et quand un seul bàtituent y est venu de l'étranger par la voie des lacs. »
Voilà- la vérité prise sur le fait dans un moment d'effusion. Ce numéro du Crescent, publié à une époque où le blocus était loin d'être aussi complet qu'il l'est devenu depuis, nous permet d'apprécier à leur
EUROPK.
juste valeur ces listes de cinq ou six cents navires dont on fait tant de bruit en Europe. Nous savons maintenant que les neuf dixièmes sont de simples barques habituées à parcourir les canaux de la côte. Nous savons que le vrai commerce est trcs-cj]\rticniicnt suppi'imé. Au besoin, l'herbe qui croît dans les rues de la Nouvelle-Orléans en témoignerait. Plus de vaisseaux dans le port, plus de mouvement sur les quais, plus de transactions, plus de vie; les descriptions que renferment les journaux mêmes du pays nous mettent en mesure d'admirer les effets que produisent en Amérique « les blocus sur le papier. »
Ce n'est pas à dire que le gouvernement des Ktats- Tnis ne doive prendre toutes les mesures nécessaires pour que ses croisières aient encore plus d'efficacité et pour que l'esprit de chicane n'y ti'ouve rien à reprendre. Mais en attendant on fera bien de mesurer ses paroles en Europe. Les orateurs qui font de la popularité dans les centres industriels en déclamant contre le blocus devraient s'informer auparavant des souffrances causées par cette croisière pour rire. Il n'y a point d'effet sans cause : si l'on soufire beaucoup du blocus, c'est que le blocus est efficace. Le violer, d'ailleurs, ce serait déclarer la guerre aux États-Unis. Or, à part les considérations plus élevées qu'on pourrait faire valoir contre une guerre impie, cette guerre aurait l'inconvénient de réduire pour longtemps le salaire des ouvriers en dessous du taux où il est des-
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ceudu. La sécurité de la production si indispensable à l'Angleterre dépend des succès du ^ord. Conipronieltre le succès du Nord, ce serait appeler l'emploi des procédés révolutionnaires, ce serait assurer la ruine du Sud et la détresse prolongée du Lancashire.
Les États-Unis ont songé un moment à joindre au blocus une mesure qui, dans leur pensée, auiait dû achever de rendre la clôture du Sud parfaite aux yeux de l'étranger : ils auraient fermé les ports du Sud par un acte législatif. Je suis bien aise qu'ils n'aient pas persévéré; nous avons déjà assez de sujets de controverse, sans aller encore chercher cekii-là. Si, d'un côté, chaque nation est libre de fermer ses propres ports (et les ports du Sud appartiennent aux Etats-Unis), si c'est une question de règlement municipal de déterminer quelles places serviront de ports d'entrée, il a été soutenu, d'autre part, que ce droit n'existe plus en cas de guerre civile. Les conseillers légaux delà couronne, consultés en Angleterre à propos d'un acte pareil du gouvernement de la Nouvelle-Grenade, ont répondu qu'il était impossible de fermer ainsi par un simple acte les ports qui sont de fait aux mains des insurgés; dans ce cas la loi internationale exige qu'il y ait blocus edectif.
M. Lincoln a donc sagement agi en tenant conipte des objections de l'Angleterre et en laissant dormir dans les cartons le bill qui l'autorisait à fermer les ports du Sud.
Une autre pensée avait semblé se faire jour : dans son vif désir de concilier les nécessités de la guerre avec la satisfaction aussi complète que possible des besoins industriels de l'Europe, l'Amérique aurait remplacé le blocus par la perception des droits opérée à bord de ses croiseurs; ainsi le coton aurait pu sortir et les marchandises européennes auraient ])u entrer. On a dû y renoncer, soit à cause de la détermination des insurgés qui ne veulent pas exporter leur coton et qui tiennent à dompter, c'est le mot, les hésitations de l'Europe, soit aussi et surtout parce qu'en organisant le nouveau service (à supposer la chose praticable) on aurait renoncé à l'action puissante du blocus comme moyen de réprimer la révolte.
Le blocus sera donc maintenu purement et simplement. Aux objections théoriques, les États-Unis continueront à répondre par des faits. Sans doute, l'entreprise est gigantesque, et l'on a pu douter au premier moment qu'elle pût être conduite cà bonne fin. Je comprends la surprise voisine de l'incrédulité que manifestait lord Lyons, au mois de mai, lorsque M. Scward lui faisait cette déclaration hardie: ((Le gouvernement a l'intention de bloquer toute la côte, de la baie de Chesapeake à l'embouchure du Rio Grande. » Lord Lyons lui fit- observer alors que la longueur de ces côtes mesurait environ 3,000 milles et que les États- Unis n'auraient sans doute pas une force suffisante pour établir un blocus elVectif sur une pareille éten-
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due. (i Toute cette côte sera bloquée et bloquée efficacement. )) Tulle fut la réponse de M. Sewaid. 11 a tenu parole.
Quel({ues jours après, à la Chambre haute, la môme question était débattue, et si lord Derby, toujours hostile aux États-Unis, s'empressait de soutenir l'impossibilité d'un blocus effectif tout le long du Sud, lord Brougham n'hésitait pas à soutenir l'opinion contraire : u 11 n'est pas nécessaire, faisait-il remarquer avec raison, que le blocus soit établi de telle sorte que la sortie et l'entrée soient absolument impossibles. ))
Quoi qu'on fasse, il faudra toujours en revenir là. Partout où les ports sont surveillés par plusieurs vaisseaux, partout où il y a a danger évident » à entrer et à sortir, l'efficacité du blocus ne saurait être contestée.
Aussi a-t-on essayé de découvrir d'autres prétextes. L'obstruction du port de Charleston est venue en fournir un admirable, et le Morning-Posl n'a pas tardé à dénoncer cette mesure « conforme à la { olitique barbare d'un gouvernement qui remplit l'Europe d'indignation. »
Je suis bien aise qu'il y ait encore de l'indignation chez nous; ceux qui ne savent pas s'indigner d'une trahison ourdie et d'une lévolte proclamée au nom de l'esclavage, ceux qui ont oublié de s'indigner en apprenant que le premier acte du peuple insurgé de
Chaiiestou avait été de délivrer un capitaine négrier, s'indigneront au moins à la pensée des vaisseaux chargés de pierres qui ferment le port de cette ville. Une ville qui s'est signalée à ce point par sa passion pour l'esclavage mérite Lien d'émouvoir plus qu'aucune autre nos sentiments d'humanité.
Qu'on me comprenne bien, je n'approuve pas, moi non plus, le procédé employé contre Charleston: mais, (juant à ces compassions bruyantes et pharisaïques, quant à ces larmes de commande, quant à ces colères vertueuses qui n'ont eu qu'un but, arriver à l'intervention européenne et à la reconnaissance du Sud, je me permets de les estimer ce qu'elles valent; je réserve mon attendrissement à d'autres misères qu'on peut trouver, sans chercher bien loin, dans l'enceinte même de Charleston.
Un acte, d'ailleurs, peut être regrettable sans donner ouverture à l'enlremise des étrangers. C'est piiié de voir sur quels arguments on se fonde pour démontrer que l'Europe est en droit d'opposer son veto et d'employer au besoin la force. La nature avait créé un port, et l'homme vient en supprimer l'usage ; il le supprime même pour les générations à venir; il prive les vaisseaux en détresse d'un refuge qui leur est nécessaire : cela est contraire aux relations internationales; la conservation des ports de commerce intéresse tous les peuples, comme la libre navigation des fleuves; donc, le peupte qui prend sur lui de changer au détriment
des autres la configuration priiniiivc d'une côte mérite d'être châtié parle monde entier!
Il n'y a qu'un malheur, cette nouvelle édition revue et considérablement corrigée du droit des gens est publiée tout exprès à l'occasion de l'Amérique et, je le soupçonne, pour son usage exclusif. On nous a parlé de la « flotte de pierres » un grand mois au moins avant qu'elle prît la mer; qui donc alors a éprouvé cette émotion si vive? Elle n'a essayé de faire explosion que lorsque l'affaire du Trent a été arrangée et lorsqu'il a fallu chercher ailleurs un moyen d'intervenir. Les grands crimes ne laissent pas hésiter ainsi la conscience humaine. Or, à l'exception du cabinet anglais, qui prenait ses précautions et faisait présenter des observations k M. Seward, personne en Europe, pas même un des rédacteurs du Morning-'Posl, n'a crié au scandale, à l'attentat, à la violation des droits de l'humanité. On aurait voulu chercher querelle aux Eiats-L'nis qu'on n'aurait pas agi différemment.
11 eût été plus court, en vérité, et surtout plus franc, de leur déclarer une fois pour toutes que c'est leur prétention de ramener le Sud à l'Union qui constitue une violation de la loi internationale. Ses barrages ferment les ports! Oui, et les bonibardemejits les détruisent; discuterons-nous aussi l'illégalité des bombardements? Ce serait assez difficile, pour peu que nous eussions conservé le souvenir de nos propres guerres.
La guerre, hélas! détruit toujours plus ou moins l'œuvre de Dieu et compromet l'usage des biens qu'il a mis à notre disposition. Il est aisé de raisonner làdessus les pieds sur ses chenets ; c'est un peu moins aisé peut-être, quand on se sent aux prises avec ce double péril, une insurrection formidable, une intervention étrangère toujours menaçante. Alors, entre la juine d'une ville et la ruine de la nation, on peut choisir la pi'emière sans être barbare pour cela.
Je ne prétends pas soutenir que la politique peu amicale de r.Europe ait été la cause unique de la mesure prise contre Charleston ; j'aiïirme cependant que, si l'Améritjue s'était sentie plus en sûreté, si elle n'avait pas tremblé pour son blocus, si elle ne s'était pas vue dans l'obligation redoutable de ti-ionq^her en quelque sorte à heure dite, elle n'aurait pas envoyé dans le Sud des vaisseauK chargés de pierres. Que ceux qui la jugent se mettent un moment à sa place. Nul ne détruit ses propres \ illes pour son seul plaisir.
Mais, s'écrie-t-on, il s'agissait d'une ville de commerce et non d'une ville forte; les villes fortes seules peuvent être bombardées et détruites ! Cette distinction, qui le croirait? a été empruntée par les journaux anglais au fameux décret de Berlin. Ardent à découvrir des griefs contre l'Angleterre, l'empereur lui reprochait d'étendre aux ports de commerce non fortiliés (( le droit de blocus qui, d'après la raison et l'usage
des peuples policés, n'est applicable qu'aux places fortes. »
Il y a longtemps que la distinction est repoussée par tous les auteurs, par les Français comme par les autres. La guerre peut rendre aussi indispensable le blocus d'un port de commerce que celui d'un port de guerre, et non-seulement le blocus, mais le siège. Aucun des moyens d'attaque n'est exclu.
Si, lors de la campagne de Crimée, les alliés ont bombardé Sébastopol et épargné Odessa, ils ont eu parfaitement raison, non point parce qu'Odessa était port de commerce, mais parce que la destruction d'Odessa n'importait en rien au succès des opérations. L'obstruction du port de Gharleston était-elle essentielle au succès des opérations militaires des États- Unis? Je ne décide pas la question, disposé que je serais à la trancher contre eux; je dis que la question les concerne seuls. Ayant le droit de décider, ils ont eu le droit d'agir.
Ce qui m'a confondu, je l'avoue, c'est de voir la note présentée par lord Lyons considérer l'obstruction du port de Charleston comme la preuve du découragement des Etats-Unis : ils ont désespéré de rétablir l'Union, car jamais sans cela ils n'auraient songé a détruire des villes qui devront leur appartenir !
Lorsqu'ils tirent sur une forteresse du Sud, ils détruisent une forteresse qui devra leur appartenir. Lorsqu'ils attaquent un vaisseau armé du Sud, ils s'efforcent
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de couler bas un vaisseau qui devra leur appartenir. C'est la condition première et inévitable de la guerre civile que le gouvernement national ruine sans cesse des choses très-précieuses qui devront lui appartenir. (( Puisque vous faites la guerre au Sud, puisque vous nuisez au Sud, cela prouve que vous avez désespéré de réduire le Sud et de rétablir l'Union, » telle serait la conclusion naturelle de la note anglaise.
J'espère qu'en la rédigeant, et malgré la malveillance qui régnait alors, on n'a pas voulu y mettre tout cela; j'espère qu'elle a été principalement dictée par le désir de donner un conseil amical à l'Amérique et delà détourner d'employer des moyens fâcheux; je l'espère, parce que je lis au bas le nom du comte Russell. L'homme d'État vraiment libéral qui a signé ce document est aussi celui qui vient de reconnaître officiellement la régularité du blocus. Il n'est certainement pas de ceux qui ont un parti pris en faveur du Sud et qui épient l'occasion d'intervenir pour assurer son indépendance.
On le voit, quand même il s'agirait d'une obstruction véritable , elle rentrerait dans les droits de la guerre, et Gharleston, paisible port de commerce (avec ses deux forteresses, sa population en armes et ses batteries pointées, voilà un an de cela, sur le pavillon fédéral), Gharleston n'aurait fait que subir les lois actuelles de la guerre qui permettent les bombardements
et les barrages. Mais robstruction véritable de sou port n'a été ni eiïectuée ni tentée ; la marine nationale n'a clierclié qu'à fermer quelques-uns des chenaux qui mettent le bassin en communication avec l'Océan. En fait, depuis que les vaisseaux chargés de pierres ont été coulés, des bâtiments sont parvenus à entrer et à sortir. Si l'on entre, il y a une entrée, et les partisans du Sud feront bien de se mettre en quête d'un autie texte à déclamations. C'est ce que M. Seward, en termes fort diplomatiques, qui n'en sont pas moins clairs et moins spirituels pour cela, s'est permis de faire observer à lord Lyons ^
Je m'arrête à cette mauvaise querelle, précisément parce qu'elle semble terminée et qu'elle nous offre un sujet d'étude très-instructif. Pour peu que nous eussions pris la peine de lire les journaux de New-York, nous nous serions épargné une méprise aussi fâcheuse. Au mois de novembre déjà, ces journaux, annonçant le départ de la flotte de pierres, déclaraient en termes formels qu'il n'était pas question d'obstruer les voies utiles au commerce. Le port, disaient-ils, restera un
1. Il a ajouté que les obstructions seraient enlevées après la soumission du Sud. — Déjà, à la demande de l'Angleterre, un navire coulé dans le port de Savannah fut relevé en 1810 par les Américains, dès que la paix eut été signée à Gand. L'amiral anglais Sartorius a reconnu lui-môme, dans une lettre publiée par les journaux de Londres, que le barrage des ports est un des droits de la guerre, et que le barrage peut Ctre supprimé à la paix.
port ouvert, et après que la révolte aura été réprimée toutes les nations pourront le visiter comme autrefois.
Les journaux anglais, qui un moment se sont jetés avec tant de passion sur ce sujet de querelle et qui, faute de mieux, ont essayé de découvrir dans le barrage un casus belli, n'ont pas seulement oublié de prendre quelques- informations avant de gémir, ils n'ont pas songé aux exemples nombreux qui auraient pu justifier au besoin la mesure extrême que les États- Unis 7i'ont pas prise.
Et ici je n'entends par parler des Russes brûlant Moscou (leur propre ville) ou obstruant la passe de Sébastopol (leur propre ville), afin de repousser l'ennemi d'un territoire auquel ils ne renonçaient certes pas pour cela; je n'entends pas parler non plus du conseil donné par ces mêmes journaux anglais, aujourd'hui si tendres, et qui voulaient qu'on détruisît Delhi « rue par rue et maison par maison, » ce qui semblerait indiquer, d'après le raisonnement du comte Russell, qu'ils désespéraient de l'Inde et qu'ils ne pensaient plus à la conserver! Non, je rappelle simplement des actes de guerre et des plans d'opérations que l'histoire avait mentionnés jusqu'ici sans la moindre indignation. Anvers, ville de commerce, et-plus importante, je pense, que Charleston, fut ruinée par la clôture des canaux. Le projet de combler l'entrée du port de Boulogne figure sans doute encore dans les registres de l'Amirauté, et si l'on n'y a pas donné suite, ce n'est
point à cause de scrupules fondés sur ce que lîoulogne n'était pas une ville de guerre.
On a beaucoup dit qu'il n'y avait que des Yankees qui fussent capables de concevoir l'abominable pensée de couler des navires h, l'entrée d'un port; mais lord Dundonald n'était pas Yankee, et cependant une lettre de lui, écrite à bord de riuipcricuse, le 3 avril J809, lettre dont il n'est nullement honteux, car il la rapporte textuellement dans ses Mémoires, contient le passage suivant : (( Des vaisseaux chargés de pierres ruineraient pour toujours l'ancrage d'Aix; quelques vieux vaisseaux de ligne bien chargés seraient excellents pour l'opération. »
Ceci était adressé à lord Mulgrave, premier lord de l'Amirauté, qui oublia d'adresser à son correspondant des « remontrances » semblables à celles que lord Lyons a communiquées à M. Sevvard. — Mais voici qui est mieux encore : les Garoliniens eux-mêmes, en janvier 1861, voulant enlever aux navires des Etats- Unis le moyen de ravitailler les forts fédéraux situés dans les eaux de Charleston, ont coulé cinq goélettes dans le principal chenal de leur port. De leur côté, les révoltés de Géorgie ont essayé de rendre Savannah inabordable par eau ; ils ont encombré les chenaux au moyen de vieux navires K
\. Ils viennent aussi d'éteindre presque tous les pliaros des côtes méridionales, au nombre de cent vinst-sept. C'est un peu plus fâcheux pour la navigation que l'obstruction d'une ou deux pusses à Cliarleston.