CHAPITRE YI
CONCLISION DE LA PREMIEUE PARTIE
Je manquerais de franchise si je terminais celte première partie sans exprimer en peu de mots la pensée qui a pesé sur moi pendant que je l'écrivais. En étudiant ce qu'a été pendant près d'un an l'attitude de l'Europe, j'ai été forcé de me demander plus d'une fois ce qu'elle pourrait devenir.
Oui, l'Europe, certaines circonstances étant données, peut reprendre sa politique et aller jusqu'au bout, au lieu de s'arrêter à moitié chemin; un parti décisif peut être pris ; quelque désastre du Nord peut donner le signal des résolutions extrêmes; quelque incident imprévu peut fournir le prétexte qu'on a demandé un moment en vain au blocus ou au barrage de Charleston; la détresse des districts maïuifacturiers
CONCLUSION. lOô
peut s'accroître jusqu'à forcer, pour ainsi dire, la main aux gouvernements; le premier vent précurseur de l'orage qui nous arrivait l'autre jour de Salford et qui s'est apaisé ensuite peut être suivi d'une redoutable tempête; les débats du Parlement peuvent amener plus tard des manifestations de nature à piécipiter les événements.
Tout cela est possible, possible, quoique peu probable, selon moi. Déjà, j'en conviens, des hommes considérables ont pris parti pour l'intervention, et ont signalé « le blocus de papier » aux colères des classes ouvrières. L'idée de « faire un chemin au coton » a été recommandée à ceux qui vivent du coton et qu'avaient si honorablement contenus jusqu'ici ces scrupules dont on vient de faire litière. Ils craignaient de se faire les alliés de l'esclavage ; mais l'esclavage n'est pas en cause ! Ils craignaient de violer le droit des Etats- Unis; mais les États-Unis n'ont aucun droit et leur blocus n'est pas un blocus! Ils craignaient d'allumer la guerre; mais il n'y aura guerre que pour assurer la paix !
Ainsi la cause du Sud (qui l'eût cru?) pourrait devenir presque populaire. Des journaux importants par leurs relations avec les ministres, YObscrrer, le Morning-Post, n'avaient-ils pas lancé dans le public, avant le réveil récent de l'opinion, des nouvelles destinées à maintenir les chances et les espérances du Sud ? Ils annonçaient de temps en temps que la mé-
diation européenne était résolue et qu'elle allait être imposée aux États-Unis.
C'était un mensonge, je le sais. L'empereur, en ouvrant la session, l'a déclaré formellement au nom de la France, tant que les droits des neutres seront respectés, nous ne nous mêlerons pas aux querelles des Américains. Le discours de la reine et les discours des ministres ont annoncé le maintien de la politique de neuti'alité. Cependant il existe un courant d'opinions, ou plutôt d'intérêts, qui menace encore d'entraîner un jour l'Europe, si l'on ne parvient à s'en rendre maître.
On s'en rendra maître, j'en ai la confiance; mais il faut pour cela que nous fassions tous notre devoir; il faut que, sans hésitation, sans misérables calculs de prudence, nous disions leur fait aux fausses théories et aux assertions erronées. Jamais mission plus importante ne fut confiée aux gens de cœur. Déjà la réaction si belle qui se produit en Angleterre est venue prouver qu'on ne se trompe pas en défendant les principes et en comptant sur eux.
Occupons-nous des principes, ne nous préoccupons pas des événements. Les événements seront ce qu'ils seront; ils ne changeront rien aux principes. Si l'Europe en vient jamais k jeter son épée dans la balance et à reconnaître le Sud, cet acte pour être accompli n'en sera pas devenu meilleur. ]Nous n'aurons donc en aucun cas à nous repentir de notre résistance.
- Reconnaître le Sud! Je ne comprends pas qu'au point de vue môme des intérêts matériels, on recommande une telle mesure. Lorsqu'on aura ainsi exaspéré la lutte, lorsque la guerre à outrance aura commencé, lorsque les méthodes révolutionnaires seront appliquées, il ne restera plus qu'à courber la tète et à subir la ruine.
Je veux qu'on réussisse à écarter ces extrémités; reste cependant que le droit aura été violé, et que le droit violé se venge toujours. Le jour où l'Europe aura dit à l'Amérique : « J'interviens, parce qu'il m'importe de rétablir mon commerce, parce que je ne puis souffrir indéfiniment de vos discordes, parce que les délais fixés par moi sont expirés, » ce jour-là, une injustice aura été commise. La condition des reconnaissances régulières n'est ignorée de personne : on reconnaît les gouvernements de fait qui ont assuré leur indépendance. Même lorsqu'il s'agissait de nuire à un ennemi, la France n'a jamais consenti à proclamer une reconnaissance prématurée. Sans quitter l'Amérique, je l'ai déjà dit, nous en trouverions une preuve décisive. L'insurrection des colonies anglaises avait eu lieu en 1773, la victoire de Bunker's-Hill avait été remportée en 177.5 ; 1777 avait vu la victoiie de Saratoga et la reddition de Burgoyne; et toutefois le gouvernement français attendait jusqu'à l'année suivante pour reconnaître les États-Unis. Six ans de guerre, des avantages décisifs, la certitude acquise
que rindépenclance ne pouvait plus être sérieusement menacée, voiLà ce qu'il fallait alors pour légitimer une reconnaissance. Pourquoi faudrait- il moins aujourd'hui? Pourquoi notre siècle, si justement favorable à la non-intervention, admettrait-il cette forme d'intervention dans une lutte qui n'est pas terminée?
On nous a beaucoup dit que nous pourrions reconnaître le Sud et demeurer neutres ! Comme nous ne le reconnaîtrions pas aujourd'hui pour le laisser envahir demain, il est certain que la reconnaissance conduirait à l'intervention armée. C'est donc la rupture avec les États-Unis. Qu'elle ne fût pas suivie d'une guerre immédiate, je l'admettrai volontiers, car l'Union reculerait sans doute devant une lutte sans espoir. Mais quelle paix que celle-là! Quel trésor de haine en réserve pour l'avenir! Et quelle crise pour nos industries!
Je doute que la France se félicite alors d'avoir brisé son œuvre du siècle dernier, et que l'Angleterre soit bien glorieuse d'avoir serré la main des champions de l'esclavage.
Yoilà la chance que j'ai dû me résoudre à regarder en face. Je l'ai signalée; je ne ferai pas à l'Europe l'injure de m'y arrêter. Un mot seulement à l'adresse des Américains.
Ils savent maintenant à quoi s'en tenir. On croit en général parmi nous qu'ils ne feront pas une campagne sérieuse, qu'ils achèveront de se noyer dans les pré-
paratifs, que leurs dépenses de dix millions de francs par jour épuiseront leurs dernières ressourses, que leur guerre s'arrêtera bientôt par la force des choses.
C'est à eux à démontrer par des faits que ce sont là autant de calomnies. Leurs armées sont prêtes, leurs flottilles sont construites, la saison favorable aux opérations dans le Sud est venue; il s'agit d'aller de l'avant avec énergie et d'inaugurer l'ère des grands succès. Au prix que leur coûte malheureusement la guerre, il faut qu'elle soit courte, sous peine de devenir impossible. Leur papier-monnaie inquiète leurs meilleurs amis.
Ils ont quelques mois de «vraie sécurité devant eux, quelques mois, pas davantage. Point d'illusions sur ce point. Si dans quelques mois la supériorité du Nord n'est pas constatée, si l'issue du conflit demeure douteuse le moins du monde, les intérêts ameutés interviendront peut-être en faveur du Sud.
Donc, agir aujourd'hui, agir vite, agir puissamment, voilà le premier article de leur programme.
Et voici maintenant le second :
Dans le cas où, contre toute apparence, la campagne qui va s'ouvrir n'amènerait pas le triomphe éclatant des Etats-Unis, dans le cas où, contre toute apparence encore, les succès décisifs du Nord et les mesures prises par lui pour l'abolition progressive de l'esclavage dans le Sud vaincu n'amèneraient pas la manifestation des sentiments unionistes maintenant com-
primés, il y aurait alors à prendre une de ces résolutions difficiles qu'un grand peuple doit savoir adopter au besoin. Faire la part des nécessités, voiries choses telles qu'elles sont, se résigner à ce qu'on ne peut empêcher, c'est aussi servir son pays.
Qui se résigne trop tôt est lâche; qui se résigne trop tard court risque d'entrer en lutte avec les desseins mêmes de Dieu. Peut-être Dieu a-t-il choisi précisément le parti qui nous afflige le plus; peutêtre, selon ses plans souverains, l'abolition doit-elle s'opérer par la séparation ; peut-être le Sud doit-il être chcàtié par sa victoire; peut-être le relèvement doit-il s'accomi)lir au travers des grandes douleurs.
S'il en était ainsi par malheur, la sagesse consisterait cà le reconnaître et à en prendre nettement son parti. Après une campagne malheureuse ou inefficace, lorsque l'entremise de l'Europe serait olïerte (et elle le serait sans doute alors), lorsqu'il serait question d'ordonner de nouvelles émissions de bons du Trésor, d'affronter la ruine, de courir à la banqueroute, de défier la ligue des grandes puissances, d'entreprendre une nouvelle guerre, une guerre colossale, une guerre sans espoir, les bons citoyens seraient ceux qui conseilleraient la paix.
Il m'en coûte d'écrire ceci; mais je manquerais à mon devoir si je n'exprimais pas ma pensée tout entière. J'aime trop l'Amérique pour ne pas préférer le danger de lui déplaire à celui de la desservir. J'espère
ses succès, j'y compte ; car je sais qu'elle combat pour la justice, et il y a des victoires clans ce mot-là. Il se peut toutefois que nous nous trompions ; les victoires que Dieu réserve au Nord peuvent avoir un caractère que nous n'avions pas prévu; elles consisteront peutêtre à achever chez lui d'abord l'œuvre de l'émancipation des esclaves et de la réhabilitation des nègres libres ; puis à accomplir par son exemple la même œuvre dans les États qui se séparent de lui; puis, qui sait? à les ramener quelque jour, lorsque l'isolement aura porté ses fi'uits amers, lorsque la grande cause de discorde aura disparu.
Quoi qu'il en soit, si nous avons la douleur inattendue d'assister à l'insuccès des armes fédérales et à la médiation combinée des puissances européennes, nous ferons des vœux ardents pour que les Etats-Unis acceptent av'ec résolution toutes les conséquences d'une situation pareille. 11 n'y a pas de gloire à se perdre ; il y en a beaucoup à accepter simplement ce qu'on ne saurait empêcher.
11 faut tout prévoir, même l'improbable. Ce ne serait pas peu de chose au reste de réduire l'armée et le budget, de ramener la prospérité ancienne, de rappeler en Amérique les émigrants européens, de retirer le papier-monnaie, de payer les dettes, de rétablir les libertés un moment suspendues, de raffermir les institutions. La guerre actuelle a ses périls; il n'est pas un ami de l'Amérique qui ne s'inquiète en la
voyant forcée de répudier pour un temps quelquesunes d,e ses traditions glorieuses; ses six cent mille hommes ne leur plaisent guère, non plus que ses budgets de deux ou trois milliards. Ils ne sauraient s'empêcher de craindre que, la guerre finie, la libre Amérique d'autrefois ne se retrouve pas entièrement. Si quelque chose pouvait les consoler d'une paix favorable k l'indépendance du Sud, ce serait la pensée qu'elle consacrerait aussi l'indépendance du Nord. Délivré enfin du joug qui pesait sur ses institutions et sur sa politique, il recouvrerait la liberté de redevenir lui-même. Les difficultés d'une séparation partielle, difficultés très-réelles sans doute et dont les faiseurs de projets ne tiennent pas assez compte, ne sont point à comparer, si considérables soient-elles, aux inconvénients d'une autre nature qu'entraînerait à sa suite le moindre projet de conquête et d'occupation armée.
A vrai dire, le Nord serait lui-même pour la première fois, car jusqu'ici les influences funestes du Sud avaient tout corrompu. Le Sud, avec son esclavage, avec sa mauvaise démocratie illibérale, avec son esprit de conquête et de querelle, avec son mépris du droit des gens, avec sa haine de l'Europe, avec sa politique de casse-cou, avec ses répudiations de dettes, avec ses lois sur les esclaves fugitifs, avec ses prétentions et ses violences, abaissait incessamment le niveau moral et social des États-Unis. Tout
s'en allait, à commencer par le respect de soi. Encore quelques années de cette prospérité grossière, et c'en était fait des États-Unis.
Maintenant, les États-Unis ont reparu. Soit qu'ils triomphent de la révolte, comme j'y compte, soit qu'ils aient à accepter virilement les conséquences d'un échec et de l'entremise de l'Europe, ils vont connaître la grandeur de la liberté et de la justice, en attendant ce que leur réserve l'avenir.