I. K tri: NT
Charleston. Elle est le rendez-vous de tous ces petits navires qui ont échappé au blocus ou qui se préparent à le forcer. C'est le lieu convenu des transbordements, c'est le grand port du Sud. Cliaque jour les barques à faible tirant d'eau, qui se glissent par les mille canaux dont les côtes du Sud sont criblées, arrivent à la Havane ou sur d'autres points de l'île de Cuba. Ils n'oseraient aller plus loin. Là s'opèrent les changements de vaisseau ; ce qui a commencé nuitamment sous le pavillon du Sud, se poursuit en plein jour sous les pavillons européens. Qu'on lise dans le Charleston s, Mercury le, récit du voyage de MM. Mason et Slidell. Ils partent de Charleston, par une nuit obscure et pluvieuse, sur un très-petit steamer, le Theodora -, à la faveur des ténèbres et de la vapeur, on échappe au blocus, on aborde à la Havane ; et là tout change, l'escapade devient une marche triomphale, commissaires et dépêches s'installent à bord du paquebot anglais, désormais il n'y a plus à se gêner !
J'ai écrit ce qui précède, quoique j'aie sous les yeux la dernière dépêche du comte Russell. Venue tard, le 23 janvier, après de longues réflexions, elle me semble plus propre que quoi que ce soit au monde à confirmer mon observation principale , savoir l'obscurité de la question au moment où le capitaine AVilkes a agi et par conséquent l'innocence relative de son acte.
Le gouvernement anglais a fait ses études depuis
lors, comme nous tous au reste. Il y a des recherches et des expériences entre la première et la dernière note du Forcign-Office. Si l'on eût été aussi savant que cela au mois de novembre, rien n'eut été plus simple que de formuler sur-le-champ l'argument : (( Point de contrebande de guerre entre un port neutre et un port neutre. » M. Thouvenel a eu seul le mérite d'adopter dès lors cette position.
C'est fort raisonnable en soi. Je fais des vœux pour que cela passe bientôt, en termes clairs et formels, dans les conventions internationales. Seulement je maintiens que cela n'y a point figuré jusqu'ici, et que le doute était permis en Amérique puisque l'erreur a été possible en Angleterre. Vous rappelez-vous ces contes de fées, où un affreux tyran ordonne au héros de deviner une énigme fort obscure , sous peine de périr? L'énigme diplomatique de la contrebande de guerre devait-elle donc être devinée du premier coup par les États-Unis, sous peine d'entrer en guerre immédiate avec les Anglais?
Mais la dépèche anglaise du 23 janvier, tout en se rattachant à l'argument de M. Thouvenel , en développe avant tout un autre, qui montre à quelles subtilités donne encore matière la discussion d'un point de droit qu'on déclare d'ailleurs aussi clair que la lumièr{3 du jour.
Le comte Russell commence par poser en principe que le Sud est un belligérant, que les Etats-Unis ne
peuvent pas le considérer à un autre point de vue. Puis, cet axiome établi, il démontre que, lorsque deux puissances sont aux prises, elles ont l'une et l'autre le droit de conserver des relations avec les pays neutres. Il en résulte que les pays neutres sont autorisés à leur envoyer des ambassadeurs et des dépèches, que les puissances en lutte sont autorisées pareillement à envoyer des ambassadeurs et des dépèches aux pays neutres. De quel droit les dépêches adressées à des neutres seraient-elles tenues pour hostiles?
C'est à merveille! mais les États-Unis n'ont jamais admis que le Sud fût un belligérant, et je ne pense pas que l'Europe, qui adopte pour elle-même cette manière de voir, prétende la leur imposer. Le Sud n'est donc qu'un révolté aux yeux de M. Lincoln. Que deviennent dès lors tous les raisonnements de la dépêche du 23 janvier? Une fraction insurgée de notre territoire peut-elle entretenir des relations diplomatiques légitimes avec les neutres ? Que peuvent renfermer ses dépèches qui ne soit une trahison? Autant il est vrai que les ambassadeurs et les dépèches d'un belligérant ont un but avouable en pays neutre, autant il est clair que les ambassadeurs et les dépèches des révoltés ne sauraient avoir un but avouable. Si vous en doutez, interrogez votre propre cœur, demandez -vous ce que vous a fait éprouver cette mission de MM. Mason et Slidell allant chercher en Europe la ruine de leur pays !
Quelle est ma conclusion? Que le capitaine Wilkes ait eu raison? J'ai dit le contraire. Ma conclusion est que la question de droit n'est pas aussi claire qu'on l'a prétendu et que les torts ont pu être partagés dans une certaine mesure. 11 y a là, suivant l'expression de M. Seward, (( des règles mal connues et mal comprises. »
La liberté et la vie de MM. Mason et Slidell ne couraient en tout cas aucun risque. A supposer qu'on eût accueilli un arbitrage, il était certain que la première condition serait la remise des commissaires entre les mains de l'arbitre et il n'était pas moins certain (la juste passion de l'Europe pour le droit des neutres est assez connue) que l'arbitre, quel qu'il fût, ordonnerait leur élargissement. Le seul moyen d'exposer MM. Mason et Slidell à de véritables périls, c'était de rompre avec les États-Unis. Transportés dans les États de l'intérieur, demeurant au pouvoir d'un peuple que ses dangers extrêmes auraient pu exaspérer, ils auraient été gardés et bien gardés sans doute par l'honneur des Américains ; cependant il eût été difficile de ne pas concevoir des inquiétudes.
J'ai parlé de l'arbitrage, non pas que j'aie cru h la nécessité d'y recourir, une négociation ferme et amicale m'a' toujours paru suffire à l'arrangement du différend; mais j'ai vu, connue tout le monde, dans le soin qu'on a mis à écarter d'avance l'arbitrage, la manifestation d'une pensée que l'arrange-
ment du différend devait médiocrement satisfaire.
Cette pensée n'a pas duré, elle a existé toutefois, et c'est là un des faits les plus déplorables de notre époque.
Avant tout, point d'arbitres! On n'admet point d'arbitrage pour un soufflet; nous nous sommes sentis souffletés! L'arbitrage n'est destiné qu'à résoudre les difficultés lorsque la question litigieuse n'est pas préjugée par des actes hostiles ; il y a eu agression, la guerre est commencée, notre territoire est en quelque sorte envahi! Où trouver d'ailleurs des arbitres? L'Europe entière s'est prononcée !
Ainsi, parce qu'un officier de marine s'est trompé loyalement, il y a insulte, soufflet; parce que les arbitres sont trop favorables à l'Angleterre et que l'Angleterre est trop sûre qu'ils lui donneront raison, l'Angleterre s'empresse de les récuser.
Inutile de rappeler que beaucoup de puissances ne s'étaient pas prononcées encore et pouvaient remplir le rôle d'arbitres : la Suède, le Danemark, le Portugal, la Hollande, la Suisse. Discuter ces objections faites à l'arbitrage, ce serait leur faire trop d'honneur. Je n'ai voulu que les constater. Une partie de r\ngleterre semblait dire alors : «Laissez-nous notre guerre; vous nous donneriez raison, mais cela nous importe peu; vous mettriez en liberté les commissaires, mais c'est le dernier de nos soucis; nous voulons la guerre, et pas autre chose. »
Notez que, cinq années aupai'cavanl, au congrès de Paris, le comte Clarendon proposait la règle des arbitrages comme « une barrière contre les conflits qui n'éclatent fréquemment que parce qu'il n'est pas toujours possible d'oflVir des explications ou d'arriver à s'entendre. » La question, introduite ainsi parle gouvernement anglais , fut débattue solennellement, et l'on y mit une telle importance, que le vote fut ajourné de deux jours pour que le comte Orloffpiit obtenir par le télégraphe l'adhésion définitive de la Russie. Yoici cette déclaration unanime et à laquelle les États-Unis eux-mêmes adhérèrent sur-le-champ :
« Les plénipotentiaires n'hésitent pas à exprimer, au nom de leurs gouvernements, le vœu que les États entre lesquels surgiraient des dissentiments sérieux aient recours, avant d'en appeler aux armes, autant que le permettront les circonstances, aux bons offices d'une puissance amie. »
Dans quelle occasion, je le demande, cette règle salutaire trouvera-t-eîle à s'appliquer, si elle est inapplicable ici? Le conflit allait éclater parce qu'il n avait pas été possible d'offrir des explications et d'arriver à s'entendre; le dissentiment èioÀi sérieux ; les circonstances permettaient de recourir à une puissance amie. S'est-on moqué de l'Europe en 1856? A.vait-on peur de perdre une occasion de guerre en 1801 ?
Je m'exprime avec d'autant plus de liberté, que l'Angleterre de 1862 n'est pas celle de 1861. Des deux Angleterres dont j'ai parlé, la meilleure, grâce à Dieu, vient de prendre le dessus. Que ce revirement soit tenu pour non avenu à Londres et qu'on y raisonne maintenant, de la meilleure foi du monde, comme si l'on n'avait pas été disposé naguère à courir sus aux États-Unis, à serrer la main du Sud, à donner le signal d'une guerre contre nature et qui en aurait enfanté beaucoup d'autres, je n'ai rien à y objecter; mais, nous qui tenons à la paix et qui aimons la cause de la liberté, nous sommes forcés d'avoir un peu plus de mémoire, ne fût-ce que pour prévenir le retour d'une de ces expériences si cavalièrement abordées où . la civilisation même peut périr.
Aujourd'hui, grâce au changement énorme qui s'est opéré en Angleterre et auquel l'opinion de l'Kurope n'a pas été étrangère, un courant pacifique s'est établi; les ardeurs d'hier se sont éteintes; la vraie nation anglaise a salué avec enthousiasme les nouvelles pacifiques arrivant de Washington; le comte Russell s'est empressé d'accepter l'élargissement, sans insister sur les excuses ; il a félicité lord Lyons d'avoir si bien suivi ses recommandations particulières et environné de tant de courtoisie amicale une démarche qui ne l'était pas; il a félicité le gouvernement américain d'avoir si noblement surmonté les difficultés de son rôle.
Nous aussi, nous pouvons féliciter la nation anglaise et ses ministres. C'est un grand peuple que celui où les fautes commises sont réparées de la sorte, où la conscience publique se fait ainsi obéir.
Déjà, avant l'incident du Trent, lord Stanley avait fait entendre cet avertissement en quelque sorte prophétique : « Le devoir de notre gouvernement est de ne pas se laisser aller à l'irritation à cause des molestations accidentelles, comme il faut s'attendre à en recevoir dans le cours d'une telle lutte. » Au plus fort de l'irritation causée par l'affaire du Trent, une autre voix s'était élevée. Une simple société avait paru, et aussitôt on avait senti que les mauvaises passions allaient reculer devant une puissance supérieure. J'admire, quant à moi, les victoires de l'esprit bien plus que les victoires de la baïonnette et du canon. Yoici quelques hommes presque inconnus qui présentent une adresse au premier ministre, et le monde alarmé respire ; bien qu'on ne sache pas encore ce que décidera l'Amérique, on comprend dès lors- que la cause est jugée, car l'Angleterre a retrouvé sa voie et ne la quittera plus. Qu'elles étaient vraies ces paroles de Y Anti-Slavery Society : (( Une telle entreprise de la part de l'Angleterre serait non-seulement trèshumiliante, mais contredirait d'une façon pitoyable ses efforts passés et ses anciens sacrifices pour la liberté des esclaves ; elle exposerait ses protestations dans le reste du monde au reproche d'hypocrisie; elle
déchij-erait ses titres et fermeiait désormais ses lèvres à tout appel adressé à rintelllgence et à la conscience des autres nations... Les membres de la Société ressentent une répugnance et une horreur inexprimables à la pensée de voir leur pays engagé dans une guerre dont le but virtuel serait la défense de l'esclavage. »
Ce que lord Stanley avait dit au point de vue de la politique, ce que la Société contre l'esclavage avait dit au point de vue du sens moral, chacun le répète aujourd'hui. La vérité a marché vite et. ceux qui la combattaient naguère avec le plus de violence ou de dédain ne sont pas les moins empressés à la prêcher sur les toits. C'est un des traits du caractère anglais, que les contradictions ne l'embarrassent pas longtemps. On s'écarte du bon chemin, on y retourne; peut-être s'en écartera-t-on encore (il ne faut répondre de rien), et tout cela s'accomplit avec une parfaite assurance. Lorsque vous lisez maintenant un article de journal qui recommande la patience envers l'Amérique, qui chapitre les hommes enclins à contester le blocus, qui démontre que la crise des manufactures provient d'un excès de production antérieure plus encore que de la rareté du coton, ne vous étonnez pas trop de découvrir que ce journal est le Times, ou même le Moniing-Posl.
Ainsi va le monde. Si en Angleterre on s'occupe moins qu'ailleurs de ménager les transitions, ce n'est pas à dire qu'on change moins ailleurs. J'aime ce
défaut d'habileté; j'y vois un signe de force et une preuve de franchise. Au fond, les Anglais, en exprimant leurs convictions d'aujourd'hui, sentent bien, et ils n'ont pas tort, que ces convictions sont les leurs. Ils j sont revenus comme on rentre chez soi, sans avoir besoin de rendre compte à personne. L'absence est oubliée, le voyage au pays de la politique illibérale ne compte pas : nous voilà à la maison, que vous faut-il de plus ? C'est au travers de ces variations accidentelles que se mîCin tient la consîstency , trèsréelle d'ailleurs et très-glorieuse, du peuple anglais. Je tiens à être juste envers lui et je reconnais que son retour vers le home s'est effectué à pas de géant. Quelques semaines avant la session, il était permis de craindre que les deux chambres n'assistassent au triomphe des amis du Sud; M. Gregory allait proposer sa motion, les tories avaient les mains pleines d'arguments contre . le blocus, les populations industrielles étaient là pour peser sur le gouvernement. La session s'ouvre, et qu'arrive-t-il? Lord Palmerston annonce l'intention de maintenir la neutralité, les torys euxmêmes ne se risquent pas à la combattre ouvertement; quant au comte Russell, il tient un langage digne de lui, il conteste les preuves de l'inefficacité du blocus ', il insiste sur le devoir de ne faire aucune démarche
1. On sait qu'une clépèclic de lui a reconnu oirieiellcment la régularité du blocus et que le gouvernement français vient de tenir le même langage.
qui puisse sembler hostile aux Etats-Unis : il ne faut pas que la séparation définitive, si elle doit avoir lieu, ait l'air de provenir d'une action de l'étranger.
Nous voilà loin du jour où le duel des deux fractions de la race anglo-saxonne allait commencer, où deux nations libres, deux nations parentes, allaient s'entredétruire, à la grande joie de leurs ennemis communs. Nous ne l'oublierons pas de sitôt, cet affreux mois de décembre! Le vaisseau qui traversait alors l'Océan, ce n'était plus ce paisible May-Floiver que le même mois de décembre, il y a deux siècles et demi, amenait sur les rivages d'Amérique avec ses puritains fuyant devant la persécution anglaise ; c'était un vaisseau portant l'ultimatum de l'Angleterre.
Et pendant qu'il naviguait, pendant que nos cœurs étaient serrés et notre imagination consternée par la perspective du plus grand désastre politique et moral qui pût atteindre notre génération, les journaux influents de Londres avaient soin de nous renseigner sur le caractère de la guerre qu'ils considéraient comme à peu près inévitable. — Elle sera terrible ! Elle commencera par la reconnaissance du Sud, par l'alliance avec le Sud, par le triomphe assuré du Sud!
Et si le bruit venait à se répandre qu'une dépêche de M. Seward, dépèche écrite le 30 novembre, au moment précis où le cabinet britannique signait la sienne, était de nature à faire espérer une solution favorable,
le Movning-Post s'empressait de publier, en termes officiels et en caractères spéciaux, le démenti de cette nouvelle, cependant vraie. On considérait comme sans importance le désaveu spontané de toute pensée d'insulte , la déclar9,tion annonçant que le capitaine Wilkes avait agi sans instructions, le vœu exprimé que la question fût traitée de part et d'autre dans un esprit conciliant.
k ce moment, ne le niez pas, il y avait chez bien des gens en Angleterre un peu de cet empressement qu'on met à saisir une occasion. L'Angleterre, si lente d'ordinaire, agissait avec une hâte inouïe. Jamais je n'ai vu commentaire plus saisissant de cette parole de l'Apôtre : « Les pieds légers pour répandre le sang. »
C'est l'Amérique qui vient de sauver la paix du monde.
11 s'est trouvé à Washington un gouvernement qui ressemblait peu au portrait qu'on en avait tracé parmi nous, et un peuple aussi, car il faut tout dire, qui était bien plus sensé, bien plus maître de lui-même qu'on ne l'avait prétendu. 'Si certains Anglais ont • trouvé que les Etats-Unis ne se sont pas assez bien exécutés, l'immense majorité en Angleterre et en Europe a pensé différemment. Nous savions tous que l'audace ne manquait pas aux Américains; mais ce que nous savions moins, c'est qu'ils eussent la modération, c'est
qu'ils pussent, dans une situation terrible et propre à exciter les passions de la rue, déployer cette haute sagesse, cette bonne tenue politique qui viennent de leur concilier tant de sympathies.
Il serait difficile d'exagérer le progrès qu'ils ont fait ainsi dans l'opinion. Pour quelque temps au moins, la conscience publique s'est mise en travers des secours destinés au Sud; le Sud le sent, le jour de l'élargissement de ses commissaires a été un jour de deuil pour lui ; il aurait mieux aimé la perte d'une ba- • taille.
Indépendamment des avantages qu'ils y ont recueillis pour mener à bien leur lutte actuelle, les États- Unis ont trouvé dans la solution droite et habile de l'incident du Trent un autre genre de succès. La vraie politique américaine, celle qui a toujours soutenu la cause des neutres et la liberté des mers contre l'Angleterre, a remporté une éclatante victoire. Le général Scott l'avait annoncé dès le premier jour : « Je suis sûr, écrivait-il, que le président et le peuple des États- Unis ne seraient que trop heureux de rendre ces prisonniers à la liberté, tout impardonnables et contre nature qu'aient été leurs offenses, si par là ils pou- valent encourager le commerce du monde. » La note de M. Sevvard a tenu le même langage : « Si je décidais cette question en faveur de mon gouvernement, je serais obligé de désavouer ses principes les plus chers. Notre pays ne peut faire ce sacrifice... J'exprime ma
satisfaction en voyant cette question se régler d'après des principes exclusivement américains... »
C'est la vérité pure, et tous les publicistes de l'Europe l'avaient dit en même temps que MM. Scott et Seward. Reste maintenant à traduire en articles immuables du droit des gens ce qui s'est passé entre l'Angleterre et les États-Unis. Ceux-ci, on peut le croire, ne seront pas les moins empressés à provoquer la convocation d'un congrès chargé de définir la contrebande de guerre, de déclarer innocent tout transport entre un port neutre et un port neutre, d'accorder aux paquebots de la poste les privilèges dont ils ont besoin, de déterminer les distances au delà desquelles devra cesser le droit de visite, d'examiner les conditions du blocus effectif.
Faut-il qu'en terminant cette seconde partie je justifie les développements où je suis entré? Ceux que leur étendue a peut-être étonnés n'ont pas réfléchi à une chose : sous bien des rapports, il est vrai de dire que la question d'Amérique se décide en Angleterre. Si les déterminations de rF.urope ont un grand rôle à jouer dans le conflit du jSord et du Sud, les déterminations de l'Angleterre régleront, ou peu s'en faut, celles de l'Europe.
Il était donc impossible de traiter sérieusement la question d'Amérique sans aller en Angleterre, sans examiner de près ses sentiments et son attitude.
L'afTaire du Trcnt, qui a tout mis en lumière, nous a fourni un moyen d'enquête que rien ne saurait remplacer.
Exprimerai-je toute ma pensée? Je voudrais que ces pages servissent pour une faible part à atteindre un but que poursuivent maintenant beaucoup d'esprits élevés. La paix ne sera réelle que quand elle sera descendue dans les cœurs; pour être en paix, il ne faut pas seulement ne pas se tirer des coups de canon, il faut s'estimer et s'aimer. Et, pour s'aimer, il faut se connaître. 11 y a entre l'ancien monde et le nouveau, surtout peut-être entre l'Angleterre et les États-Unis, une montagne de préventions et d'erreurs à renverser. La vérité a une grande puissance d'apaisement.
Voilà pourquoi j'ai tenu à présenter dans un livre qui, je le sais, sera traduit et lu en Amérique, une appréciation impartiale de la conduite du peuple anglais. Je n'y ai mis ni flatterie ni hostilité. Il me semble que l'image qui en ressort, c'est celle d'une nation généreuse qui a pu s'égarer un moment, se roidir contre une cause qui était la sienne, se laisser entraîner à la colère, k la passion, presque à la guerre, mais dont les retours au bien ont l'énergie et la sûreté des actes de la conscience humaine. Le jour où l'Amérique la verra ainsi, c'est-à-dire telle qu'elle est, un progrès immense se sera accompli dans les relations des deux continents.
Pour les faire connaître l'une à l'autre, il ne s'agit
pas ^'entasser les phrases. Les déclamations mensongères ne pourraient que nuire : j'ai foi en la vérité.
Aussi n'ai-je eu garde d'adopter l'explication vraiment étrange au moyen de laquelle l'Angleterre essaye en ce moment de se rassurer elle-même sur la conduite qu'elle vient de tenir. Elle prodigue les éloges à lord Palmerston ; elle répète sur tous les tons que personne n'a voulu réellement la guerre, que l'ultimatum, que la demande des excuses, que les précautions prises à l'avance contre les arbitrages possibles, que la guerre immédiate préparée, que la reconnaissance du Sud annoncée, c'était simplement le procédé le plus sûr pour avoir la paix.
Dieu nous préserve des pacificateurs de cette sorte ! Ils prétendent avoir assuré la paix par leur fermeté ! Qu'ils disent cela à ceux qui n'ont pas suivi leur politique depuis un an, et qui n'ont pas prévu, prévu avec une certitude absolue, qu'il y aurait une affaire du Trent, sous une forme ou sous l'autre, avant le printemps. Si cette politique est derrière nous, si elle a cédé devant une influence meilleure, il n'est pas assez prouvé qu'elle ne puisse pas reparaître un jour pour qu'il soit permis d'user de complaisance envers elle et de glorifier ce qu'il faut maudire.
Non, vous n'avez pas voulu la paix, car vous avez cru un moment à la guerre, et cette chance horrible, vous l'avez acceptée très-froidement. A l'heure de la' détresse d'un peuple frère et pour un différend facile à
arranger par les voies pacifiques, vous avez faii tout ce qui pouvait exciter des susceptibilités souvent trèsvives et rendre le conflit inévitable.
Voilà la vérité vraie, utile à méditer maintenant, atin qu'on ne s'avise plus de nous faire courir, avec tant de légèreté cruelle, de semblables périls. Ce qui a sauvé li paix, c'est, après Dieu qui a eu pitié de vous et de nous, c'est le bon sens et le patriotisme des Américains. Il faut ici appliquer la distinction du quoique et du j»^«/r^ que. La paix a été maintenue, quoique l'Angleterre ait menacé; elle aurait été maintenue cent fois plus sûrement, si l'Angleterre avait adressé à Washington des observations aussi amicales que fermes, si elle était entrée dans la même voie où entrait la dépèche écrite le 30 novembre par M. Seward, si, au besoin, elle avait eu la glorieuse condescendance d^ admettre que les commissaires seraient remis aux mains d'une tierce puissance. En tout cas, l'élargissement était certain; en tout cas, l'interprétation du droit des gens en faveur de l'Angleterre était certaine; en tout cas, la paix était certaine. Il est vrai que ce dernier point, alors, désappointait bien des gens en Angleterre.
Je suis entièrement de l'avis de ceux qui disent que la fermeté est excellente et que les tergiversations amènent souvent les ruptures, au lieu de les écarter. Aussi convenait-il, cela va sans dire, que l'Angleterre n'admît pas d'autre base de négociation que l'élargis-
sèment immédiat des commissaires ou leur remise entre les mains d'un arbitre; mais cela, elle avait l'assurance de l'obtenir, et des deux solutions la première paraissait même la plus probable. La situation des États-Unis était telle, qu'éviter une querelle grave au dehors, surtout avec la Grande-Bretagne, était pour eux une évidente nécessité. Loin d'avoir cédé à la peur, M. Lincoln a pris son parti sur-le-champ, bien avant qu'on soupçonnât à Washington qu'une menace de guerre serait adressée à l'Amérique. A cette époque de sécurité absolue, dont on s'est moqué, et qui partait cependant d'une confiance honorable dans les sentiments du peuple anglais , il y avait autre chose aux États-Unis que cefe quelques démonstrations populaires que devait provoquer nécessairement l'acte hardi du capitaine Wilkes; en face de ces démonstrations, peu nombreuses d'ailleurs, en face des remercîments votés par une des chambres du congrès , la vraie opinion américaine avait ses organes. Le Times de New- York avait soin de déclarer sur-le-champ que le vote des représentants laissait entière la liberté d'action du pouvoir exécutif, que la question de droit serait examinée en elle-même. D'autres journaux importants établissaient alors ceci, avec la pleine approbation du public : si le capitaine Wilkes a eu tort, il y aura lieu d'élargir les commissaires. C'était alors aussi, sans qu'on eût le plus petit soupçon d'un ultimatum, que le message de M. Lincoln gardait sur l'allaire du Trcnl
un silence significatif et que xM. Seward désavouait spontanément toute instruction donnée aux croiseurs '. En vérité , pour attribuer le maintien de la paix aux mesures belliqueuses de l'Angleterre, il faut avoir oublié ce qui se passait en décembre à Londres et à Washington.
L'Amérique, on peut l'aftirmer, vient de rendre à l'Angleterre le plus éclatant service que jamais peuple ait rendu à un autre peuple. — Si la guerre avait éclaté , des malheurs immenses auraient fondu sur les États-Unis, c'est évident; mais des malheurs non moins immenses auraient pu fondre sur l'Angleterre. 11 me semble entendre ces messagers de Job qui se succèdent en annonçant chacun un désastre.
L'Amérique aurait résisté; ceux qui en doutent ne
1. On dit : « Le gouvërnemeut américain aurait du agir mieux encore; s'il avait spontamîment résolu de rendre les commissaires, il l'aurait fait avant l'arrivée de la note anglaise! » J'aurais voulu qu'il le fît, et je l'ai écrit dès le premier moment à M. Lincoln. Mais est-il donc si difficile de comprendre une hésitation sur la forme à adopt^er? N'a-t-on pas pu préférer et espérer un arbitrage, par exemple?
L'essentiel est que l'idée de faire la guerre pour conserver MVL Mason et Slidell n'est pas entrée un instant dans la pensée du cabinet de Washington. Sa dépêche du 30 novembre, la réserve observée par le Message, le langage des journaux influents, tout ce qui s'est passé en un mot avant que l'on soupçonnât le moins du monde l'attitude menaçante des Anglais, démontre jusqu'à rchidcnco que rcttc attitude n'a contribué en rien au maintien de la paix.
la connaissent pas. La puissance qui osa commencer avec cinq frégates la guerre de 1812, et qui ne s'en est point trop mal tirée en définitive , aurait accepté la lutte avec toutes ses chances. Et qui sait si, commençant cette fois encore avec quelques frégates, elle n'aurait pas fini avec une flotte?
La détresse des fabriques anglaises serait parvenue à son comble. La guerre civile, procédant dès lors par voie de soulèvements d'esclaves, aurait achevé la ruine du coton . et quant atix débouchés américains , ils auraient disparu pour longtemps.
Même en cas de succès, quelle calamité pour les Anglais que cette guerre fratricide ! C'est leur propre sang qu'ils répandent, c'est leur race qu'ils détruisent, c'est leur influence dans le monde qu'ils immolent : la vieille Angleterre frappe la nouvelle.
Et du même coup , elle frappe la liberté du monde , c'est-à-dire sa propre cause , sa raison d'être , sa puissance morale ici-bas. Du moment qu'elle n'est plus que l'alliée des marchands de noirs, elle a abdiqué.
Qui lui garantit d'ailleurs que , pendant qu'elle passe la mer pour aller en guerre , il ne surgira point de questions derrière elle, questions capitales, pour la solution desquelles on ne sera pas trop fâché de profiter de son absence? Elle a passablement d'ennemis et d'envieux dans le vieux monde. Or, il y a une crise d'Orient toujours prête à se réveiller, et qu'on réveillera quand on en aura besoin. Il y a aussi une
Inde anglaise, révoltée hier, et qui s'agitait déjà, on nous l'a dit, à la première nouvelle du conflit avec l'Amérique.
Enfin, la guerre enfante la guerre. La gueri'e avec l'Amérique aurait commencé comme un duel et aurait fini peut-être comme une mêlée. Ces conflagrations générales, qui sont notre grand péril et que la politique anglaise s'applique avec tant de sagesse à éviter, seraient venues fondre ainsi, par son fait, sur l'Europe épouvantée.
Par bonheur, tout ceci n'est qu'un mauvais rêve. Les amis de la liberté et de la paix peuvent se rassurer; mais en rendront-ils grâce à l'Angleterre?
Voyez comme partout et toujours se vérifie la vérité de notre formule : valeur des principes, concordance des principes et des intérêts.
C'est la puissance des principes qui a arrêté la mauvaise politique dont je viens de rappeler les tendances. En dépit de rindifférence d'un noble peuple, en dépit des préventions accumulées , quelque chose de souverain et d'irrésistible a surgi à l'heure voulue , et il a fallu changer de système. Qu'on me dise ce qui empêche , au fond , de chicaner le blocus, de reconnaître le Sud, d'aller chercher le coton coûte que coûte, si ce n'est pas Y impossibilité , je souligne le mot, l'impossibilité de donner la main aux défenseurs de l'esclavage ?
Et il se trouvera un jour que les principes ont été les seuls gardiens intelligents des intérêts. La justice procure la paix , et la paix engendre la prospérité. Où allait l'Angleterre, tant qu'elle dédaignait les principes et faisait violence à ses meilleures inspirations? Elle allait à la ruine; l'affaire du Trent , l'ultimatum, l'armement précipité d'une flotte de guerre, et tous les malheurs qui, se tenant par la main, allaient accourir après la rupture , voilà la perspective d'il y a quelques mois. Quel changement aujourd'hui! L'Angleterre a repris possession d'elle-même, de ses titres d'honneur, de son influence morale; les chances de conflit ont disparu, la guerre civile de l'Amérique marche vers sa solution , et comme récompense de la neutralité vraie à laquelle elle se' rallie désormais, l'Angleterre peut entrevoir, dans un avenir peu éloigné, le rétablissement de ses ' débouchés aux États-Unis, tandis que son empire de l'Inde héritera en grande partie des cultures que détruit la folie des hommes du Sud.