‹ L'Amérique devant l'EuropeChapitre 28 sur 66 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Gomment s'y prendre, quand on est l'Europe et qu'on fait profession de détester l'esclavage, pour traiter avec indifférence les braves gens qui luttent contre l'esclavage en Amérique ? Comment s'y prendre surtout quand on est l'Angleterre? Il n'y a qu'une ressource en pareil cas : tâcher de persuader aux autres et de se persuader à soi-même que l'esclavage n'est pour rien dans la lutte américaine.

On n'y a pas manqué. On a même tenté quelque chose de mieux; on aurait voulu nous faire croire qu'assurer le triomphe du Sud, c'était servir la cause de l'abolition ! Mais sur ce point notre crédulité hésite, ce qui n'est pas peu dire. Tout au plus admettrait-elle qu'on servirait ainsi l'abolition comme Jeifries servait

la liberté politique, comme Louis XIV et l'Inquisition servaient la liberté religieuse. Certains crimes amènent des réactions, certaines victoires provoquent des revanches; cela est vrai, mais cela ne suffit pas, que je sache, à réconcilier la conscience humaine avec ces victoires et avec ces crimes.

{( Il ne s'agit pas de l'esclavage; » tel a été depuis un an le mot d'ordre des correspondances du Sud, le texte des articles dictés et payés chez nous par le Sud, le sujet des brochures et des gros livres publiés en faveur du Sud. Combien de temps faut-il répéter une erreur pour qu'elle devienne une vérité? Je l'ignore. Quoi qu'il en soit, celle-ci a fait son chemin, et nous sommes aujourd'hui condamnés à la réfuter sérieusement. Les hommes bien informés sourient de notre innocence; ils connaissent, eux, les Américains; ils ne se laissent pas tromper, eux, aux apparences; les grands mots ne les éblouissent pas; ils vont au fond des choses, et au fond des choses qu'ont-ils trouvé? Le ^'ord combat pour la suprématie, le Sud combat pour la souveraineté des États, pour la liberté commerciale, ou peut-être aussi pour satisfaire la haine que lui inspirent les puritains et les Yankees; quant à l'esclavage, c'est le prétexte et rien de plus, c'est l'apparence sur laquelle on souffle et qui disparaît.

Voilà ce qu'on nous dit en haussant les épaules ; et puis l'on ajoute, car il convient de prendre ses précau-

tions : « Si peu à peu la lutte contre l'esclavage se fait sa place dans la guerre d'Amérique, c'est sous l'impulsion d'un sentiment mauvais, d'un sentiment de haine et de vengeance. On ne prétendra pas sans doute que cet abolitionisme par représailles ait beaucoup de droits à nos sympathies. »

Admirez, ici encore, la puissance des principes. On n'ose pas les attaquer de front ; on ne leur fait pas une infidélité qui ne soit doublée d'un hommage. On tient à se mettre en règle avec eux. — iSous, ne pas encourager de nos vœux ceux qui résisteraient véritablement à l'esclavage! Nous, accorder l'ombre d'un appui, direct ou indirect, à ceux qui voudraient véritablement maintenir et étendre l'esclavage ! Allons donc ! vous nous connaissez mal !

Il n'y a donc pas moyen de ne pas jouer cette pitoyable comédie dont nous avons été témoins. Les uns ont menti; les autres, plus nombreux, ont admis, de la meilleure foi du monde, que la cause du conflit américain n'était pas l'esclavage; d'autres enfin, sans nier le jour en plein midi, ont rassuré leur conscience en disant (ce que nul ne contestera) que le Nord a voulu la non-extension de l'esclavage et n'a pas voulu son abolition immédiate, qu'il y a une grande distance entre le parti républicain et les abolitionistes proprement dits, entre M. Lincoln et M. Sumner, que par conséquent le Nord, n'étant pas abolitioniste, poursuit un but politique et ne mérite pas un intérêt particulier.

ERREURS ACCREDITEES.

Avant de répondre, ce ne sera pas difficile, laissezmoi exprimer une pensée qui me pèse. — Depuis trente ans, nous ne cessons de reprocher au Nord sa complicité avec le Sud; et le jour où il la répudie, le jour où, au prix de sacrifices immenses, il prononce la parole décisive : « L'esclavage n'ira pas plus loin, » le jour où il rejette cette politique violente et grossière qu'on peut définir d'un seul mot : politique de l'esclavage^ ce jour-là, nous n'avons pour lui que dédain, froideur, méfiance, ce jour-là, nous semblons n'avoir qu'une préoccupation, découvrir les cotés fâcheux de sa conduite, démontrer qu'il fait sans générosité une action généreuse, que sa cause n'est pas sa cause, et que l'élection de M. Lincoln a été faite par des hommes que la question de l'esclavage n'émouvait en rien.

Notre temps excelle, je le sais, à flétrir ainsi nos rares occasions d'enthousiasme ; mais pour moi, je me révolte. Je crois qu'à se délier toujours on devient aussi aveugle, plus aveugle qu'à se confier quelquefois. De toutes les dupes, les plus misérables, à mon sens, ce sont celles du scepticisme. Je n'aime pas à mettre des lunettes pour découvrir les défauts de mes amis, et s'il se fait, çà et là, quelque chose de bien sur la terre, il me répugne de concentrer mon attention sur les mobiles moins nobles qui ont dû assurément s'y mêler.

Cela dit sans y insister, car ma profession tie foi est

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connue, j'entre en matière. Voici les raisons de ceux qui n'admettent pas que l'esclavage soit en cause.

On ne voit pas que M. Lincoln ou ses amis aient prononcé une seule fois le mot abolition. Ils se battent pour la constitution, pour l'union, et non pas contre l'esclavage. Aucune mesure considérable n'a été prise, aucun principe n'a été posé, rien n'a été fait qui fût de nature à remuer les cœurs en Europe. Plusieurs généraux: ont pu repousser les esclaves fugitifs et même les rendre à leurs maîtres; mais, quand le général Fremont s'est hasardé à proclamer leur afiranchissement, on s'est hâté de corriger sa proclamation d'abord, de le destituer ensuite.

Je me sens d'autant plus libre de répondre, que je me suis senti très-libre de blâmer quelquefois. Oui, tout n'a pas été parfait dans la gestion des affaires américaines ; en présence d'un problème colossal, le gouvernement de Washington a eu ses heures d'hésitation ou d'erreur. Mais qu'y a-t-il là d'extraordinaire ? Cesseronsnous d'appuyer les gens que nous ne pouvons pas approuver toujours?

Au service des grandes causes , il faut apporter, outre la résolution et la fermeté, une abondante provision de patience, et par conséquent d'indulgence. Je ne me suis pas bercé de chimères au sujet de l'esprit qui animait le Nord et qui avait déterminé l'élection de .M. Lincoln. Que disais-je l'an dernier dans mon premier volume? Que ce n'était point l'œuvre des

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abolitionistes, qu'il ne s'agissait pas le moins du monde de détruire l'esclavage de fond en comble, mais de commencer par le commencement, de poser devant les progrès de l'esclavage une infranchissable barrière, de limiter le mal avant de le détruire.

Je pensais alors que le limiter, c'était quelque Chose, qu'en un sens même c'était tout; je le pense encore aujourd'hui. — Y avait-il donc des gens assez ignorants de la situation des partis en Amérique, assez étrangers à la marche des problèmes sociaux et aux allures du cœur humain, pour s'être figuré qu'on pourrait songer, du premier coup, à la destruction radicale de l'esclavage? S'il y a eu des déceptions, il y avait donc eu des illusions ! C'est fâcheux, mais je ne vois pas pourquoi les États-Unis payeraient les frais des rêveries au moins étranges qui paraissent avoir eu cours en Europe.

Leur idée, qui a bien sa grandeur, a été simplement celle-ci : l'esclavage est un mal immense, en morale et en politique ; si nous demeurons enchaînés à sa cause, nous périrons; un pas de plus, et nous perdons, avec l'estime du monde, nos dernières chances de relèvement; il faut rompre avec les conquêtes de l'esclavage, avec le flibustiérisme, avec les procédés contraires au droit des gens, avec le despotisme ultra-démocratique ; il faut sauver nos institutions libres, avant qu'on ait achevé de les traîner dans la boue.

IL NE S'AGIT PAS D'ESCLAVAGE. in

Tout cela n'est pas de l'abolitionismej'en conviens; tout cela peut être dit par des hommes en qui vit encore le préjugé détestable de la peau et que les considérations morales touchent bien moins que les considérations politiques. Mais qu'en doit-on conclure? Faire un effort immense afin d'empêcher que son pays ne tombe dans l'abîme creusé par l'esclavage, n'est-ce pas déclarer la guerre à l'esclavage? Eh! tenez, consultez sur ce point les abolitionistes eux-mêmes; ils vous répondront. Quoique M. Lincoln ne soit pas le représentant de toutes leurs idées, ils savent que leurs idées triompheront par lui. Et le Sud le sait également. Il ne s'y est pas trompé : cette élection, qui n'est pas abolitioniste, renfermait dans ses flancs l'abolition ; du moment où le Nord refusait de servir à genoux la cause de l'esclavage, l'esclavage était condamné à périr ; ce n'était plus qu'une question de temps.

Aux grandes révolutions cherchons de grandes causes, si nous voulons être dans le vrai. Je ne connais qu'une cause proportionnée cà la révolution qui s'accomplit en Amérique : la lutte contre l'esclavage est au fond ; sans être abolitioniste, le parti républicain de 1860' a accepté, bien plus résolument qu'on ne l'imagine, le principe en vertu duquel l'abolition aura lieu un jour. 11 savait, bien mieux qu'on ne le dit, dans quelle voie il s'engageait. Et il s'y est engagé sans hésitation. Je plains ceux qui ne savent pas adn)irer

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un tel acte ; il me semble que l'histoire de l'Europe n'en contient pas beaucoup qu'on puisse lui comparer.

Hélas! c'est plutôt l'Europe qui dans cette circonstance a déserté la cause de l'esclavage. A supposer qu'elle eût été abandonnée par le Nord, ce n'était pas une raison, ce me semble, pour lui tourner le dos nous-mêmes. Belle conclusion, en vérité, de l'argumentation pharisaïque où noys avons abrité notre égoïsme : le Nord n'est pas assez abolitioniste, donc nous ne le serons pas du tout ! Le Nord est disposé aux compromis, donc nous lui conseillerons de s'arranger à tout prix avec le Sud! Les adversaires de l'esclavage manquent d'enthousiasme, donc nous favoriserons ses partisans ! — Je n'exagère pas ; applaudir aux décisions qui conféraient au Sud la position de belligérant , admettre sa séparation, c'est-à-dire son triomphe, accepter sans sourciller la chance d'une guenre contre le Nord et pour le Sud, telles ont été, si je ne me trompe, les conséquences pratiques de nos scrupules,

La passion de l'esclavage est récente dans la plupart des États du Sud. Au siècle dernier, dans les débats qui accompagnèrent la fondation de l'Union, la Virginie et le Maryland ne se montraient pas moins convaincus que la Pensylvanie ou le Massachusetts de la nécessité de mettre bientôt un terme à la traite, d'em-

pécher l'introduction des esclaves dans les territoires nouveaux, et même de préparer l'émancipation. Les hommes importants du Sud, Washington, Jeiïerson, Patrick Henry, Wythe, George Mason et tant d'autres, tenaient alors un langage pour lequel , à l'heure qu'il est, ils seraient emplumés ou pendus par leurs concitoyens.

Mais, si la maladie est de date récente, elle n'a cessé de se développer avec une violence inouïe et elle est arrivée à son paroxysme. Sans remonter aux causes, parmi lesquelles figurent en première ligne la demande croissante de coton et l'invention des machines qui en ont facilité le nettoyage, il suffît de constater le fait ; c'est une progression effrayante.

L'annexion du Texas est comme le point de départ du Sud: depuis, il n'a cessé de marcher : l'esclavage, les progrès de l'esclavage, les dangers qui peuvent menacer l'esclavage, il n'a plus eu d'autre préoccupation.

Il avait pris soin de stipuler que le Texas serait, au besoin, divisé en cinq États, voulant ainsi avoir toujours le moyen d'augmenter ses votes au Congrès et de protéger « l'institution. »

L'admission de la Californie comme État libre fut combattue avec ardeur et combattue longtemps; il semblait que ce fût là une injustice envers l'esclavage.

Le Sud se dédommagea en faisant adopter la loi à jamais odieuse des esclaves fugitifs. Puis il fit rapporter

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le comproiûis du Missouri, voulant ouvrir le jNord luimême à l'introduction de l'esclavage. Puis il s'opposa les armes à la main et avec l'appui audacieux du président Buchanan à la constitution libre du Ransas. Enfin, l'arrêt Dred Scott vint signifier à l'e/isemble de l'Union que le jour était venii où elle avait à choisir entre une résistance constitutionnelle et une complicité générale à l'égard des crimes du Sud. Ce fut alors que se forma le parti généreux qui inscrivait sur son drapeau : « Plus de progrès de l'esclavage. »

ISotez d'ailleurs qu'en 1850, lorsque la Californie fut admise comme État libre, un projet de séparation fut sérieusement débattu dans la Caroline du Sud. C'était, dix années plus tôt, la révolte dont nous sommes aujourd'hui témoins; et je ne pense pas que personne veuille nier qu'elle eût pour motif unique l'intérêt de l'esclavage. Mais, en 1850, il se trouva au sein de la convention de Charleston une majorité prudente qui, tout en admettant aussi l'idée d'une séparation h cause de l'esclavage, ne voulait tenter l'aventure que lorsque la Caroline serait certaine de se faire suivre par les autres États du Sud. On ajourna donc l'entreprise.

De nouveau, lorsque M. Fremont faillit arriver à la présidence, la Caroline parla de se séparer. Voir à la tête des États-Unis un homme hostile aux conquêtes de « l'institution, » c'est ce qu'on était décidé à ne pas supporter. Fremont ayant échoué (de bien peu), les Caroliniens n'eurent pas à mettre leurs desseins à exé-

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cution. Ils se bornèrent à faire deux choses : d'un côté, profiter de M. Buclianan et de ses ministres pour aflerniir par tous les moyens la situation de l'esclavage, envahir les territoires avec l'appui de l'administration, compromettre l'Union, corrompre les institutions, créer en hâte un état de choses dont il fût presque impossible de sortir; d'autre part, profiter encore de M. Buchanan et de ses ministres pour préparer la révolte, faire à l'avance les provisions de la révolte, rendre à l'avance la répression impuissante, et annoncer en outre à voix haute que, si les électeurs de 1860 se permettaient de nommer un président hostile à l'esclavage, la rupture de l'Union serait proclamée sur-le-champ.

J'ai nommé les Caroliniens, parce qu'il faut bien signaler les auteurs piincipaux de l'insurrection. 11 y a dans la Caroline du Sud et dans la Géorgie, ainsi que dans les États formés au moyen de leur territoire primitif, l'Alabama et le Mississipi, une violence de passion au sujet de l'esclavage qu'on ne retrouve pas dans le reste du Sud. Là se trouve vraiment le centre de la conspiration. Je n'aurais pas pu dire de la Caroline du Sud et de la Géorgie ce que je disais tout à l'heure de la Virginie et du Maryland, qu'au siècle dernier l'opposition à l'esclavage et à la traite y était presque aussi vive que dans le Nord. Les États qui ont donné les premiers le signal de la séparation avaient été les derniers à accepter l'Union, et les motifs de leurs hésitais

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tiuiis d'aljid ne donnent que trop le mot de leurs résolutions d'aujourd'hui : la Caroline du Sud demandait que la constitution fédérale reconnût en termes exprès la légitimité de la traite, M. Pinckney lui-même déclarait sans rougir que la Caroline du Sud n'acceptei'ait jamais le plan (le plan de constitution), s'il prohibait le connnerce des esclaves. On transigea; c'est ici que commence la triste série des compromis ; on sanctionna la traite pour vingt années. Telle a été l'entrée des Caroliniens; quiconque s'en souvient n"a pas de peine à s'expliquer leur sortie.

Ce qui s'est passé depuis ne l'explique pas moins. Je voudrais que ceux qui osent dire que l'esclavage n'est pas la cause du conflit actuel eussent la bonté d'interpréter en dehors de cette cause les débats des dernières années. Non-seulement la question de l'esclavage y a pris une place toujours croissante, mais elle a fini par y demeurer seule, oui, seule, je ne crains pas d'aller jusque-là. Il faudrait n'avoir pas lu une ligne des discussions américaines depuis dix ans, pour conserver un doute sur ce point. Les journaux ne parlaient que de l'esclavage, le Congrès ne se divisait qu'au sujet de l'esclavage, les élections grandes et petites ne se faisaient qu'en vue de l'esclavage, la politique intérieure et même la politique extérieure ne se préoccupaient que de l'esclavage, les partis ne se formaient et ne se combattaient qu'en raison des vues sur l'esclavage, les déclarations et les menaces fort

peu dissimulées du Sud n'articulaient que des griefs se rattachant à l'esclavage.

Ces menaces retentissent depuis quarante ans ; mais elles ont pris un caractère toujours plus précis. Les membres de la Convention carolinienne le rappelaient eux-mêmes il n'y a pas longtemps. — <( La scission, disait l'un d'eux, M. Packer, n'est pas un effort spasmodique et soudain. Il y a longtemps qu'elle se prépare chez nous. » Et M. Inglis ajoutait : « La plupart d'entre nous ont eu ce sujet en considération depuis vingt ans. » M. Keitt s'écriait à son tour : u J'ai été engagé dans ce mouvement depuis que je suis entré dans la vie politique. »

Animés d'un tel esprit , les meneurs du Sud ne devaient se faire aucun scrupule, on le comprendra, de mettre le marché à la main à leurs concitoyens du ]Nord, pour peu que l'esclavage fût menacé par eux. Présentait-on au Congrès des pétitions pour demander que le district de Colombie, le siège du gouvernement, fût une terre de liberté, l'explosion avait lieu; et aussitôt, docile aux ordres irrités du Sud, le Congrès votait une série de lois indignes qui limitaient sa propre action dans tout ce qui touchait à l'esclavage. Les bills cle liberté étaient-ils adoptés dans les États du Nord, nouvelle explosion, nouvelles menaces; le Sud ne permettait pas qu'aucun État refusât ses magistrats et ses prisons à l'exécution de la loi infâme sur l'extradition des nègres fugitifs. On se souvient enfin de la lutte qui

eut lieu avant l'élection de M. Lincoln pour la nomination du speaker de la chambre des représentants; pendant de longues semaines les deux partis demeurèrent en présence, et lorsque enfin le candidat républicain eut triomphé, les organes du Sud ne se firent pas faute d'annoncer le mécontentement profond des propriétaires d'esclaves, ainsi que les conséquences terribles qu'il allait amener avant peu.

C'était tellement l'esclavage et l'esclavage seul qui était en cause, que la question par excellence était celle où le sort de l'esclavage était engagé, la question des territoires. Selon qu'elle serait résolue dans un sens ou dans l'autre, l'avenir de « l'institution, » chacun le sentait, allait être ou garanti ou compromis. De là les sanglantes expéditions contre le libre Kansas; de là le sac de Laurence en 1856 par les bordcr-ruffutns que conduisait un ancien vice-président des États-Unis, M. Atchison; de là tant de scènes sauvages, sombre prélude de 1861 ; de là tant de résolutions solennelles votées par les législateurs du Sud. Je cite celle que l'Alabama adoptait en janvier J860 :

« Les territoires appartenant aux États-Unis sont la propriété commune du peuple des États... Le peuple des États à esclaves a le droit de jouir de sa propriété en esclaves au sein desdits territoires, aussi longtemps qu'ils conservent ce caractère ; cl aucune loi adoplcc pur les territoires ne petft le prirer d'un tel droit. »

Cette déclaration hautaine, qui est déjà presque une

déclaration de guerre, se retrouve dans les programmes [phitfonm) des candidats portés par le Sud à la présidence. Parcourez tous ces programmes, ceux du Sud et ceux du Nord, ceux -des partis extrêmes et ceux des partis intermédiaires, vous n'y trouverez que la question unique, absorbante, de l'esclavage ; c'est le Kansas, ce sont les territoires, ce sont les esclaves fugitifs, et rien autre. — Depuis lors on a fait cette belle découverte : L'esclavage n'est pas la vraie cause du conflit américain !

Que lisons-nous dans le programme des républicains qui ont porté M. Lincoln et dans les votes de leurs conventions? — Point d'extension de l'esclavage au delà de ses limites actuelles, plus d'admission de nouveaux États à esclaves dans l'Union, adoption de mesures efficaces contre la traite, modification considérable de la loi sur les esclaves fugitifs, dénonciation de l'arrêt Dred Scott qui niait tous les droits des noirs et transformait tous les États libres en États à esclaves.

Que lisons-nous dans le programme du Sud qui portait M. Brickenbridge et dans les votes de ses conventions? — L'esclavage sera national et sera reconnu par la constitution, il s'étendra autant que l'Union, aucun État ne pourra empêcher le transit des esclaves, la loi sur les esclaves fugitifs sera renforcée.

Que voyons- nous dans les programmes du parti Douglas? — Le droit que possède la population des territoires d'adopter ou de prohiber l'esclavage, et,

comme compensation sans doute, l'acquisition de Cuba,

Enfin, il n'y a pas jusqu'au parti de M. Bell qui, avec sa prétention de conserver un juste milieu entre le Sud et le Nord, entre les républicains et les démocrates, n'ait pris soin, lui aussi, de se renfermer dans la question de l'esclavage. — Son programme se résumait ainsi : Maintien de l'Union par de grandes concessions faites a.u\ États à esclaves.

Et remarquons -le, la menace de séparation a toujours figuré dans le débat, en sorte qu'on ne peut pas dire qu'une question nouvelle se soit substituée depuis lors à celle qu'on traitait au moment des deux dernières élections présidentielles. La question est demeurée et demeure la même; il n'y en a pas deux, il n'y en a eu et il n'y en a qu'une seule. Le Sud a réclamé l'extension de l'esclavage en annonçant que, si on la lui refusait, il se retirerait de l'Union; le Nord a réclamé la non-extension de l'esclavage et a vaillamment accepté la chance, si terrible fùt-elle, d'une rupture.

En voulez-vous les preuves ? Écoutez.

M. Butler, membre important du Sénat, où il représentait la Caroline du Sud, s'exprimait de la sorte en 1856 : (( Si Fremont est élu, chaque gouvernement du Sud convoquera la législature et on prendra les mesures nécessaires. »

M. Broock,le sénateur qui avait assommé M. Sumner, disait à son tour à ceux qui le complimentaient : « Foulez aux pieds la constitution des États-Unis et

formez une confédération méridionale , dont chaque État sera un État à esclaves... Si Fremont est élu, je suis d'avis que le peuple du Sud se lève dans sa majesté au-dessus des lois et des magistrats, saisissant le pouvoir de ses propres mains, et posant la forte main des hommes libres du Sud sur le trésor et les archives du gouvernement. »

Au même moment, le Mercury, journal considérable de Charleston, déclarait qu'au cas où M. Fremont serait élu, « il n'y avait pas un homme public dans la Caroline, pas un de ses représentants ou de ses sénateurs au congrès, qui ne fût décidé à la séparation. »

Le gouverneur de la Virginie tenait exactement le même langage. M. Faulkner, de cet État, qui a été ^ ministre en France sous M. Buchanan, s'écriait un peu plus tard : « Lorsque ce noble et brave enfant de la Virginie, Henry Wise, déclarait, comme il l'a fait en octobre 1856, que si Fremont était nommé il saisirait l'arsenal fédéral de Harper's-Ferry, combien peu auraient à cette époque approuvé une mesure aussi hardie ! C'est le privilège de quelques grands esprits de devancer leurs contemporains. »

11 s'agissait alors, non plus de M. Fremont, mais de M. Lincoln. J'ai les mains pleines d'extraits tirés des journaux et des discours officiels du temps. Leur conclusion uniforme est : « Si Lincoln est élu, l'Union ne doit pas durer une heure de plus. »

M. Jefferson Davis, dont le témoignage aura quelque

valeur, écrivait, dans son adresse de 1859 au peuple du Mississipi : « Au cas où l'on nommerait président un partisan des doctrines que Seward a professées à Rochester, rompez l'Union. »

Le 24 janvier 1860, M. Toombs, aujourd'hui membre du cabinet de Richmond, parlait de la sorte dans le Sénat : « Mon Etat (la Géorgie) a fait connaître sa pensée. 11 y a neuf ans, une convention s'y est assemblée et elle a déclaré que sa connexion avec le gouvernement dépendait de l'exécution fidèle de la loi sur les esclaves fugitifs et de la pleine jouissance des droits égaux dans les territoires... Hommes libres de la Géorgie, tenez votre parole, je suis prêt à tenir la mienne... Ne permettez jamais que le gouvernement fédéral passe aux mains traîtresses du parti républicain noir. » . Telle était l'attitude des sénateurs et des représentants du Sud. Si un président contraire aux progrès de . l'esclavage est nommé, la rupture aura lieu. — <( Vous pouvez l'élire président du Nord, s'écrie l'un d'eux ; mais la Virginie résistera à son autorité. » Et ces déclarations furibondes sont applaudies avec enthousiasme, non-seulement par les hommes du Sud, mais par beaucoup de membres du parti démocratique , par tout ce qui est favorable à l'esclavage. L'esclavage, il faut le sauver à tout prix; on lui sacrifiera, au besoin, l'union, la constitution, la grandeur de la République ! Tant il est vrai que la préoccupation unique, c'est l'esclavage.

Encore un coup, je ne puis pas tout transcrire: je craindrais de fatiguer le lecteur; il me semble d'ailleurs que ma démonstration est complète. Qu'on me permette seulement de donner encore ici cjuelques lignes du discours prononcé en décembre 1856 par M. Wise, gouverneur de la Virginie. Je les recommande à l'attention des Anglais :

(I Si les moyens pacifiques ne suffisent pas, un peu de phlébotomie, messieurs, réduira la fièvre... Les vrai siège des dissensions américaines, la vraie cause, la vraie racine de notre mal, c'est l'influence de la Grande-Bretagne... Le constant intercourse entre la nouvelle Angleterre et la vieille 'Angleterre a rendu, je le crains parfois, la sympathie de la nouvelle Angleterre pour la vieille Angleterre plus vive que ne l'est son affection pour nous. »

Cela s'appelle parler franchement. Tel est bien le fond des sentiments du Sud : passion de l'esclavage, haine de l'Angleterre, qui attaque partout l'esclavage.

Ainsi, le parti républicain était prévenu. Il savait à ne pouvoir s'y méprendre quelles seraient les conséquences immédiates d'une élection libérale. 11 faut convenir que, si ces hommes ne sont pas soutenus par une conviction morale, s'ils n'obéissent pas à la loi du devoir, leur conduite devient inexplicable. On ne sacrifie pas sans raison suffisante sa tranquillité, sa fortune et la fortune de son pays. Faites-moi comprendre l'élection de M. Lincoln, si l'opposition à l'esclavage

ERREURS ACCREDITEES.

n'en est pas la cause. Je vais plus loin, faites-moi comprendre l'existence d'im parti républicain. En quoi se distinguera- 1- il donc des démocrates, qui soutiennent le système des concessions à l'esclavage?

Esclavage ou liberté ? La question était ainsi posée. Tous les citoyens des États-Unis, tous sans exception, l'ont comprise ainsi, avant et après l'élection. Tout ce qui était favorable à la liberté dans le Sud a voté pour M. Lincoln (quand, par hasard, on a pu quelque part exprimer de pareilles tendances); tout ce qui, dans le Nord, était favorable à l'esclavage ou disposé à faire des concessions à l'esclavage a voté contre M. Lincoln. L'élection était si peu sectionncUe, connue disent les Américains, elle était tellement placée sur le terrain des principes, qu'un homme du Nord favorable à l'esclavage aurait été accepté avec enthousiasme par le Sud, et qu'un homme du Sud opposé à l'esclavage aurait été accepté avec non moins d'enthousiasme par le Nord.

Jamais, certes, problème plus grandiose ne fut posé devant un peuple. M. Seward en avait donné la formule admirable lorsqu'il avait parlé d'un (( irrépressible conflits »

Le conflit demeure aujourd'hui dans la guerre civile ce

1. Voici sa phrase; elle mérite d'être conservée, car elle- a été le texte presque constant des débat'* qui ont précédé l'élection : Tite collision between ihe tivo Systems of Tabor in the United-Stales is an impressible confliçt between opposing and enduring forces.

qu'il était dans la lutte constitutionnelle des meetings. S'il en était autrement, comment n'y aurait-il pas un seul État libre du côté du Sud? Pourquoi n'y aurait-il pas un seul État à coton du côté du Nord ? Pourquoi les limitrophes eux-mêmes se partagent-ils en raison de leur attachement à l'esclavage? Pourquoi la partie occidentale de la Virginie et la partie orientale du Tennessee, par cela seul qu'elles ont moins d'esclaves, se détachent-elles de leur État afin de se séparer de la rébellion ?

.Et qu'on n'appelle pas cette rébellion insensée : au point de \ue de l'esclavage, aux yeux des hommes qui ne considèrent que l'esclavage et qui pour le sauver sont prêts à tout immoler, jusqu'à leur patrie et à leurs serments, la séparation était devenue une nécessité. Il y a un instinct infaillible qui avertit les iniquités sociales que, du moment où l'on circonscrit leur puissance, on signe leur arrêt de mort. Elles sont condamnées à grandir toujours, sous peine de périr. Concevez-vous un esclavage stationnaire, stationnaire dans le pays du progrès incessant? Autour de lui tout croît, et lui a cessé de croître. Combien de temps faudra-t-il pour qu'il ait cessé d'exister? Voici des États libres qui naissent au JNord, à l'Ouest; que devenir s'il est emprisonné, lui, dans d'infranchissables limites, si les territoires lui sont fermés, si la liste des États qui lui appartiennent est définitivement arrêtée ?

M. Sumner l'a dit avec une haute raison : a Telle

236 ERREURS ACCREDITEES.

est la nature de l'esclavage, qu'il ne peut exister que là où il gouverne. » Une question de vie était donc posée, et rien au monde n'était capable d'en changer la nature : promettez ce que vous voudrez, accumulez les garanties, interdisez-vous à vous-mêmes le droit d'intervenir en rien dans les institutions intérieures des États, peu importe, l'esclavage a cessé de régner, il cessera bientôt de vivre; il lui est interdit d'avancer, il va reculer rapidement.

Il me resterait à examiner ce qui s'est passé après l'élection de M. Lincoln; j'y trouverais la confirmation exacte et comme la contre-épreuve de ce qui s'était passé auparavant. L'esclavage demeure la question unique. Les Etats à coton donnent suite à leurs menaces. Les hommes à compromis essayent de prévenir la lutte et de rédiger des transactions.

Et que trouvons-nous dans ces projets? La conférence de la paix, qui a siégé à Washington sous la présidence de M. Tyler et sous l'influence de la Virginie, a-t-elle pensé à autre chose que l'esclavage? A-t-elle proposé de proclamer la liberté du commerce? Nul n'y a songé une minute; on n'y songe que depuis qu'on travaille à tromper l'Europe en remplaçant les raisons par des prétextes. Les procès-verbaux de la conférence de la paix peuvent être consultés ; on n'y découvrira quoi que ce soit qui ne se rapporte à l'esclavage dans les territoires, aux esclaves fugitifs, aux amendements qui pourraient rendre la constitution

plus favorable aux propriétaires d'esclaves, au maintien de l'esclavage dans le district de Colombie, au transit des esclaves dans les États libres, au séjour que les planteurs du Sud viendraient faire avec leurs esclaves dans les États libres, à la répression des attaques incendiaires contre la doctrine de l'esclavage, à l'abrogation des bills de liberté.

Voilà ce qui a été débattu alors à Washington, et si quelques stipulations ont été proposées pour reconnaître en outre le droit de séparation, je n'ai pas besoin de dire que les circonstances rendaient inévitables de semblables manifestations.

Au Congrès, un homme respectable, M. Crittenden, qui a presque la spécialité des compromis, faisait au même moment des motions destinées à rétablir la paix et dont l'objet exclusif était lesclavage.

J'ai parcouru avec quelque soin un gros volume renfermant les débats de la convention du Missouri en 18(U. J'étais curieux de voir ce que disaient entrç eux, sous l'impulsion des événements, les représentants d'un des plus grands États limitrophes. J'ai bien cherché: or, à part quelques. dissertations siu' le droit de séparation et par suite sur l'indépendance des États, je n'y ai découvert que des discussions fort intéressantes souvent et accusant uo développement remarquable de vie locale, mais qui se rapportaient uniquement à l'esclavage.

11 v avait un autre document à consulter, c'était

l'acte par lequel le Sud insurgé a approprié à son usage l'ancienne constitution des Etats-Unis. Quels changements y a-t-il introduits? Deux seulement. Le premier, conséquence forcée du principe politique arboré par la révolte, assure l'indépendance des Etats; le second, expression de la pensée fondamentale du Sud, reconnaît et protège l'esclavage dans tous les États, ainsi que dans les territoires que leur confédération pourra acquérir.

On a loué le Sud d'avoir mis de côté « toute fausse délicatesse » et d'avoir appelé les choses par (( leur nom! » Il est certain qu'il a pleinement mérité cette louange. Bien que retenu par le besoin de ne pas trop faire cabrer l'opinion en Europe, bien que sacrifiant à ce besoin la traite, vivement défendue à Montgomery par les Garoliniens, il a déployé son drapeau, et si nous n'y lisons pas sa vraie devise, c'est notre faute et non la sienne.

jNon-seulement il appelle à lui tous les États à esclaves qui lui manquent encore et n'accepterait à aucun prix un État libre, mais il commente en termes fort clairs cet article de constitution qui aurait dii soulever la conscience du xix*" siècle.

Écoutez le Richmond Enquirer: « Jusqu'à présent, la défense de l'esclavage avait rencontré de grandes difficultés, parce que ses apologistes (car c'étaient de purs apologistes) s'arrêtaient à moitié chemin. Ils bornaient la défense de l'esclavage au seul esclavage des nègres,

abandonnant le ptiucipe de l'esclavage et admettant que toute autre forme d'esclavage était mauvaise. Maintenant la ligne de défense est changée; le Sud soutient que l'esclavage est juste, naturel, nécessaire, et qu'il ne dépend pas de la différence des complexions.»

Écoutez M. Stephens, le vice-président de la confédération du Sud, le plus éloquent de ses orateurs. Son discours d'Atlanta, que je vais citer, est un manifeste, et un manifeste accepté par ses concitoyens, car c'est depuis ce discours qu'il, a été réélu au poste éminent qu'il occupe :

(( Quoique tardivement, notre constitution nouvelle vient enfin de résoudre toutes les questions émouvantes qui se rapportaient à nos institutions particulières... L'esclavage a été la cause immédiate de la dernière rupture et de la révolution actuelle. Jefferson avait bien prévu que sur cet écueil se briserait un jour la vieille union. Il avait raison... L'idée dominante admise par lui et par la plupart des hommes d'État de son temps était que l'esclavage de la race africaine était une violation des droits de la nature... Mais ces idées étaient fondamentalement fausses; elles reposaient sur l'hypothèse de l'égalité des races. C'était une erreur; l'édifice était fondé sur le sable... Notre nouveau gouvernement est basé sur des idées exactement contraires. Ses fondations sont placées, sa pierre d'angle repose sur cette grande vérité que le nègre n'est pas l'égal du blanc, que l'esclavage, la subordi-

ERREURS ACCREDITEES.

nation à la race supérieure est sa condition naturelle et morale. Notre gouvernement est le premier dans l'histoire du monde qui repose sur cette grande vérité physique, philosophique et morale... Le nègre, en vertu de sa nature et par suite de la malédiction de Cham, est propre à la position qu'il occupe dans notre système... Cette pierre, que eeux qui bâtissaient ont rejelée, est devenue la prineipale pierre d'angle de notre nouvel édifiée. »

On voit qu'il y a deux écoles dans le Sud, et que M. Stephens, allant moins loin que le Rielonond Enquirer, se borne à l'esclavage du noir. Mais avec quel enthousiasme il en parle ! comme on sent que pour lui et pour ses compatriotes du Sud il y a là une sorte d'œu"W'e sainte à accomplir !

A coté de ce manifeste officiel, tout pâlirait. Je retranche donc les citations nombreuses que j'ai là sous la main; je me contente de rappeler — ce souvenir renferme un enseignement — que M. Calhoun, le politique le plus considérable peut-être que le Sud ait produit, ne craignait pas d'affirmer déjà dans son temps a que l'esclavage était la base la plus sûre et la plus stable suf laquelle on pût asseoir de libres institutions. » C'était la pensée que M. Hunter, de Virginie, exposait sous cette forme métaphysique : « La clef de voûte qui ferme et soutient l'arche puissante où repose notre société est faite de ce bloc de marbre noir qu'on nomme l'esclave africain. »

Le doute est-il encore possible? A supposer même, ce qui est faux, que le Nord ne se soit pas levé contre l'esclavage, il faut avouer du moins que le Sud s'est bien réellement levé pour l'esclavage. C'est la première fois, ils ont soin de nous le dire, la première fois dans l'histoire du monde .qu'un grand mouvement a lieu dans le but unique de proclamer et d'assurer les droits sacrés de l'esclavage. Voici une révolte sans griefs, sans prétexte: elle n'a qu'une pensée : l'esclavage est menacé, l'esclavage pourrait périr, le nouveau président ne donnera pas à l'esclavage la protection dont il a besoin, il se formera des majorités toujours plus hostiles à l'esclavage.

Et l'opinion de l'Europe a hésité !

On nous parle d'autres questions qui donneraient, dit-on, le mot de la crise actuelle. Examinons.

Au fond de la lutte électorale d'où est sortie la présidence de M. Lincoln, il y avait non l'esclavage, mais la suprématie! Cela s'est beaucoup répété en Europe; cela a un air de profondeur. Je cherche les choses derrière les mots, et je ne trouve rien.

Que signifiait la suprématie du Sud? l'extension de l'esclavage. Le Sud, d'ailleurs, acceptait volontiers les hommes du Nord, et M. Buchanan, le Pensylvanien, lui convenait à merveille, parce qu'il faisait les affaires de l'esclavage, parce qu'avec lui on pouvait organiser des expéditions contre l'Amérique centrale et contre

ir.

a42- ERREURS ACCREDITEES.

Cuba, parce qu'avec lui on pouvait continuer la traite, parce qu'avec lui on pouvait aller au Kansas imposer l'esclavage à une population qui le repoussait.

Essayez de découvrir une distinction quelconque entre la question de l'esclavage et la question de la suprématie, vous n'y parviendrez pas. S'il en était , autrement, les programmes électoraux, je pense, auraient accordé quelque place à cette querelle de suprématie. S'il en était autrement, il n'y aurait pas eu tout un parti considérable dans le Nord, le parti démocrate, votant pour les candidats du Sud. À qui ferez-vous croire que la suprématie du Sud fût voulue par les démocrates du Nord ? Leur politique était plus simple : ils acceptaient les candidats du Sud, parce qu'ils acceptaient l'extension de l'esclavage.

Eh bien, soit, nous dit-on, il ne s'agissait pas de suprématie, il s'agissait de l'indépendance des États!

Qu'est-ce à dire? Le Sud aurait-il été opprimé? Serait-an venu se mêler chez lui de ses institutions particulières? Le self-government aurait-il reçu quelque atteinte ? M. Lincoln aurait-il annoncé l'intention d'attenter à cette portion de souveraineté constitutionnellement dévolue aux États particuliers? On a beau faire, on aura quelque peine à transformer M. Lincoln en un despote déchirant de ses mains la constitution de son pays, on ne parviendra pas à nous attendrir sur la servitude dont le Sud était accablé ou menacé. Il possédait, en vertu de la constitution, le piivilége

IL NE S'AGir PAS D'ESCLAVAGE. 2i:{

de nommer plus de députés que sa population blanche ne l'eût comporté; il avait, en fait, depuis la fondation de l'Union, nommé quarante -quatre présidents sur soixante-douze, vingt et un speakers sur trente-trois, soixante et un présidents du Sénat sur soixante-dixsept. Lui, minorité, il avait fait la loi.

Ah ! si par ce mot « indépendance des États, » vous entendez le droit qu'aurait le Sud de gouverner à jamais le îSord, et, par-dessus le marché, le droit qu'il aurait de se retirer lorsque le gouvernement lui échappe, je n'ai rien à objecter, sous ce rapport-là la question d'indépendance et la question de suprématie étaient engagées. Mais qui ne voit que la prétention de gouverner toujours se confond ici avec la cause de l'esclavage, qui périt, nous l'avons montré, dès qu'on cesse de gouverner dans son intérêt? La suprématie et l'indépendance du Sud, c'était encore, c'était uniquement l'esclavage. Si cela n'était pas, tout le monde ne l'aurait pas dit et tout le monde ne l'aurait pas senti. 11 y a dans les grandes crises un instinct populaire qu'on ne trompe point.

Dans notre désir de nous donner le change et de rassurer notre conscience, nous avons soigneusement ramassé les petites raisons en laissant de côté la grande. Les petites raisons sont réelles; l'erreur ne consiste pas à les signaler, mais à leur assigner une place qui n'est pas la leur.

J'appliquerai cette remarque à l'explication la plu>.

générale, la plus populaire de l'insurrection du Sud. — (( 11 y a là, s'est-on écrié, une antipathie de races. L'incompatibilité d'humeur du Nord et du Sud préoccupait déjà, on le sait, l'àme patriotique de Washington; il s'en remettait au temps pour résoudre le problème. Or, le temps n'a rien résolu, le problème demeure entier, la haine réciproque du cavalier et du puritain, de l'homme de loisir qui vit en gentleman et de l'homme qui travaille pour gagner sa vie dans les fermes, les manufactures et les comptoirs, cette haine vivace devait amener quelque jour une rupture. Elle l'a amenée; pourquoi nous en prendre à l'esclavage? »

Pourquoi? Parce que, tant que la question de l'esclavage n'a pas été posée comme elle l'est aujourd'hui, les différences du Sud et du Nord, qui n'étaient pas moindres sans doute, n'amenaient cependant aucune scission. Les menaces de scission ont commencé le jour où l'esclavage a pu se croire en péril; les menaces de scission se sont réalisées le jour où le péril est devenu certain.

Il est commode d'oublier cela et de s'étendre sur la définition des types distincts qui se trouvent au Nord et au Sud de la Susquehanna. Dites que le planteur de coton déteste le Yankee, vous aurez raison, dans une certaine mesure. Le correspondant du Times a recueilli dans son voyage au Sud des manifestations de sentiments qm ne sont pas précisément aimables : (c Si le maudit vaisseau qui a amené ces damnés pèle-

rins en Amérique avait pu sombrer en route! Nous aurions pu nous tirer d'aiïaire avec ces fanatiques, s'ils étaient seulement des chrétiens ou des gentlemen. Qu'on nous donne tel gouvernement qu'on voudra, la tyrannie même ou le despotisme, mais rien au monde ne nous obligera à rester unis avec ces canailles brutales et fanatiques de la nouvelle Angleterre. » Voilà bien l'expression de la haine telle qu'on doit l'éprouver maintenant à Charleston. Aux yeux des Caroliniens insurgés pour l'esclavage, la nouvelle Angleterre, je le dis à son honneur, ne peut être que l'incarnation du mal. Liberté de la parole, liberté de la presse, habitudes de travail, tout ce qui blesse les propriétaires d'esclaves se trouve dans ces États primitifs peuplés par les têtes rondes. L'attaque vient de là; l'ennemi est là.

Mais l'ennemi, que les Anglais ne s'y trompent pas, est aussi en Angleterre. Chez les Américains, j'aperçois bien moins l'antagonisme des races que l'antagonisme des principes. Otez l'esclavage, les motifs de rapprochement l'emporteront mille fois (la Caroline du Sud et la Géorgie exceptées peut-être) sur les motifs de séparation. Au Sud et au Nord, je vois les mêmes croyances religieuses, les mêmes institutions charitables, les mêmes gloires nationales, les mêmes grands hommes adoptés de tous, les mêmes souvenirs historiques, la même langue, la même littérature, les mêmes intérêts, les mêmes partis. Ajoutons que les mêmes

246 ERREURS ACCREDITEES.

institutions ont été pratiquées et aimées au Nord et au Sud ; elles exercent encoi-e un tel empire sur les populations méridionales, qu'après s'être séparées afin de mettre à l'abri leur esclavage, il leur a été comme impossible de penser à des formes politiques qui ne fussent pas celles des États-Unis.

Je n'ignore pas que, sous l'inPiuence des passions surexcitées et pour plaire aux Anglais dont ils ont besoin, les Garoliniens peuvent pousser ce cri, qui, selon M. Russell, a dû faire tressaillir de joie les ombres de Georges III, de jNorth et de Johnson : <( Si nous pouvions seulement être gouvernés par un membre de la famille royale d'Angleterre ! » Mais qu'on ne s'y fie pas trop. Si les planteurs jettent un regard d'envie sur l'aristocratie territoriale et sur la gentry de leurs cousins, s'ils aiment les usages des Anglais, s'ils se glorifient de leur origine qui remonte parfois aux vieilles familles anglaises, l'Angleterre cependant fera sagement de ne pas rêver l'établissement à Charleston d'une monarchie constitutionnelle sous un prince de la maison de Hanovre. Les mœurs républicaines ont poussé des racines plus profondes qu'on ne l'imagine, même au bord du golfe du Mexique; l'opposition du Sud et du Nord est moins absolue qu'on ne le dit. En dehors de l'esclavage, aucune question n'aurait séparé ceux qu'unissent tant de liens. L'honorable correspondant du Times était bien plus dans le vrai, lorsque, oubliant un peu les compliments faits à l'Angleterre et

se souvenant en homme de cœur de la grande cause d'humanité que l'Angleterre patronne, il s'écriait, à l'ouïe du langage tenu autour de lui par les gens du Sud : « Mon oreille était blessée d'entendre traiter cette affaire en langue anglaise. »

Telles sont les explications principales de l'insurrection; le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé. N'a-t-on pas imaginé, par exemple, d'attribuer (après coup) au tarif une importance considérable ! Je ne crois pas qu'il se trouve, dans le Sud même, un seul homme qui voulût soutenir qu'on se préoccupât beaucoup de cette question dans la dernière élection présidentielle et qu'on s'en soit beaucoup souvenu lorsqu'on a proclamé la séparation. Il est aisé d'aligner des antithèses en Europe : « Ici l'intérêt agricole, là l'intérêt manufacturier; ici la protection, là le libre échange. » Sans nier l'opposition des intérêts, je crois bien plus à leur accord, et quant au rôle fantastique qu'on attribue au tarif, les planteurs pensent comme moi, car de l'aveu de M. Stephens, leur organe, le tarif qui avait force de loi lorsqu'ils se sont séparés, était le résultat de leurs propres votes.

Il n'y avait donc qu'une question en 1860, la question de l'esclavage.

Mais, objecte-t-on, le parti républicain, de son aveu, ne poursuivait pas l'abolition proprement dite ; il ne songeait qu'à la non-extension !

Oui, certes, et qu'en concluez-vous? La non-extension contient l'abolition, elle y mène forcément. Depuis bien des années le problème se pose en ces termes-là, les uns réclamant l'extension, les autres la repoussant, tous sachant que ce premier point une fois résolu le reste devra suivre. Voipi deux routes qui partent du même point; il s'agit de savoir si l'on marchera sur la première ou sur la seconde, le voyage entier est renfermé dans ce choix. Dira-t-on que les voyageurs qui marchent ainsi en sens contraire ne sont d'abord séparés que de quelques pas et que cela ne signifie rien ? Mais l'écartement grandira toujours, les directions seules importent ici-bas.

Or, les électeurs de M. Lincoln ont fait une chose immense : ils ont changé la direction jusqu'alors adoptée par leur pays. Qu'ils n'aient pas eu à l'endroit de l'esclavage la haine profonde et la détermination énergique qu'on aurait pu leur souhaiter, je ne le contesterai pas. Je crois que le plus grand nombre étaient moins poussés par le besoin de protester contre un mal moral que par le désir de combattre un mal politique. Gela est vrai, et cependant, sans avoir le dessein d'exterminer l'esclavage, ils avaient un dessein dont la grandeur ne saurait être contestée, puisqu'ils songeaient à le limiter, puisqu'ils portaient leurs suffrages sur l'homme qui s'était exprimé ainsi : « Si j'étais au congrès et qu'on y discutât sur la proposition de prohiber l'esclavage dans les nouveaux terri-

toires, en dépit de l'arrêt Dred Scott, je voterais la prohibition... Nous tâcherons de renverser cette décision Dred Scott. »

Le parti républicain en général n'était pas abolitioniste, il était antiesclavagiste, qu'on me passe pour cette fois une expression aussi barbare ; sans abolir, il voulait arrêter. Et quel est l'abolitioniste en Europe qui n'eût bondi de joie si quelqu'un était venu lui annoncer, il y a trois ou quatre ans, que l'extension de l'esclavage allait être arrêtée en Amérique? Pour moi, je le confesse, il y a longtemps que je désire cela, rien que cela. Et je ne me suis jamais tenu pour modeste en formant un tel vœu.

Nous voici au cœur du débat; tâchons de nous faire une idée juste des sentiments actuels du Nord, des intentions de M. Lincoln et de ses ministres, des mouvements de l'opinion à l'égard de l'esclavage.

Je commence par les abolitionistes. Ils n'ont pas fait la dernière élection, quoiqu'ils y aient contribué pour leur part; ils ne dirigent pasJa politique du Nord, quoique leur influence s'y fasse sentir. On ferait tort aux États-Unis, si l'on voulait attribuer au parti abolitioniste le monopole des sentiments généreux au sujet de l'esclavage. Et néanmoins, en présence de cette grande cause si longtemps méconnue et qui maintenant s'avance à pas de géant, il est impossible de ne pas penser avec respect à ces hommes vaillants qui

250 ERREURS ACCHEDIXEES.

ont résisté au courant des intérêts et qui ont accepté la haine du grand nombre, qui, sans parler même de leurs martyrs, ont sacrifié leur repos, leur influence, leur avenir politique, pour se consacrer à la défense des opprimés. Malheur au pays où le nom des Garrison, des Tappan, des Wendell Philipps, ne serait pas honoré !

Je sais quels reproches ont mérités un assez grand nombre d'abolitionistes américains. Il en est qui , à l'exemple de Parker, se sont élevés contre l'Évangile, où ils ont cru découvrir (chose étrange!) une consécration de l'esclavage. Il en est qui semblent être peu difficiles en fait de moyens : fouler aux pieds la constitution, émanciper les noirs à la manière de John Brown, accepter au besoin la chance horrible des révoltes noires, on a pu les supposer prêts à cela.

Je n'insisterai point. Gomme système, l'abolitionisme est mort. 11 est mort de la façon dont meurent les nobles causes, par l'effet même de sa victoire. A quoi bon un parti abolitioniste, quand le iNord entier est en train de le devenir?

Ce n'est pas à dire que le iNord le soit déjà devenu. Gardons-nous de ces impatiences fébriles qui refusent aux gens le temps nécessaire pour qu'ils achèvent d'être de leur avis. Quand nous faisons un acte honorable, nqus ne savons jamais jusqu'où il nous mènera.

L'élection de M. Lincoln mènera le Nord fort loin,

l'Europe aurait dû le comprendre. Mais encore lui faut-il le temps. Le lendemain de l'élection, ou, si l'on veut, le lendemain de l'attaque du fort Sumter, quelle que fût l'unanimité patiiotique du Nord, il renfermait cependant côte à côte des vainqueurs et des vaincus, des partisans et des adversaires de M. Lincoln, des républicains et des démocrates. De là une situation complexe dont les difficultés étaient évidentes.

Si les républicains eux-mêmes étaient loin de .mesurer alors toute la portée de leur triomphe, les démocrates mêlaient à l'indignation causée par la révolte du Sud une tendance persistante aux compromis. Le parti de M. Douglas ne se souciait certainement pas d'entrer en lutte directe avec l'esclavage, et le parti de M. Crittenden dans les limitrophes s'en souciait encore moins, lui dont les journaux n'ont pas cessé de publier le signalement des esclaves fugitifs avec cette promesse : « Deux cents dollars de récompense. »

Composée de tels éléments, l'opinion du Nord ne pouvait pas pousser d'emblée aux mesures décisives; il devait s'y former un parti considérable, obstiné à rêver le plus longtemps possible le -retour du Sud, les transactions avec le Sud , et décidé à ne pas effaroucher la fidélité chancelante des limitrophes.

Ces sentiments se sont manifestés maintes fois avec une extrême énergie. Il y a eu des presses abolitionistes brisées, des réunions abolitionistes dispersées ou sifïlées, dans l'Ohio. dans l' Illinois, dans le Massa-

252 ERREURS A CC R KD ITEES.

chusetts. Le mot d'ordre a été : a L'union, non Tabolition. » Pour l'union, pour la constitution, on a promis et donné des vies par milliers et des dollars par millions; pour la destruction de l'esclavage, on n'a promis ni un dollar ni une goutte de sang.

Yoilà le fait, je ne cherche pas à le peindre de couleurs idéales. Si je ne l'admire pas beaucoup, je ne parviens pas à m'en indigner. N'est-ce point là la marche obligée des choses humaines? arrive- t-il jamais ici-bas que, même engagée dans une œuvre excellente, une nation se maintienne à la hauteur de son principe? Nos œuvres sont toujours plus grandes que nous.

Le Nord d'ailleurs se rend mieux compte qu'on ne le pense du but vers lequel il s'avance. Ce peuple intelligent et réfléchi n'ignore pas que l'abolition est au bout. Seulement il veut faire une chose après l'autre. Aujourd'hui la guérie; demain... Demain prendra soin de ce qui le regarde. Pour la guerre nous avons besoin de tout le monde ; donc , nous écartons ce qui nous diviserait. La question de l'esclavage fait son chemin, naturellement, nécessairement, comme une voiture glisse sur la pente où on l'a placée. Or, le peuple américain, ne l'oublions pas, l'a placée sur cette pente, lorsqu'en dépit des menaces et en face d'une crise effrayante, il a résolument, pour résister à l'excès du mal, adopté la candidature de M. Lincoln.

En exposant la situation morale du Nord, j'ai défini d'avance l'attitude de M. Lincoln ; il représente avec une fidélité remarquable le pays qui l'a élu.

Kentuckien de naissance , fort lié avec deux Kentuckiens habiles, MM. Holt et Crittenden, qui lui recommandent les ménagements , M. Lincoln n'est évidemment pas étranger à cette maladie des compromis, qui est un peu dans le sang américain. 11 veut marcher au but, mais il veut y marcher pas à pas. Les allures lentes sont les plus conformes à sa nature. Ennemi déclaré des progrès de l'esclavage, il craindrait d'aborder avec trop de hâte le problème de l'abolition.

Je ne lui en fais pas un crime, car je sens autant que personne de quelle prudence doit s'armer même la conviction la plus forte. Il est d'ailleurs une prudence spéciale qu'imposent presque toujours aux hommes une haute position et une grande responsabilité; considérées de haut ou de bas, par le chef d'un État ou par le premier venu , les questions ne présentent pas et ne doivent pas présenter le même aspect. Mais k côté de cette sagesse légitime, il y a, ce semble, chez M. Lincoln , une tendance naturelle et en quelque sorte innée à rechercher les termes moyens. Dans sa grande campagne électorale, il ne prenait d'engagements absolus ni pour l'abrogation absolue delà loi des esclaves fugitifs, ni pour l'abolition dans le district de Colombie; tout en manifestant le désir de remédier au mal, il ne perdait pas un instant de vue les diflicultés

254 KKKRURS ACCRÉ.DITÉES.

et les inconvénients du remède. Personne ne tenait plus que lui à respecter la souveraineté des États et à éviter ce qui pourrait donner au gouvernement une -apparence « sectionnelle. '>

Bien que j'aime mieux, pour ce qui me concerne, les caractères plus décidés et les convictions plus entières, je ne méconnais pas cependant les avantages que présentait, dans les circonstances actuelles, un président aussi modéré. J'ai éprouvé un sentiment de respect, moi qui souhaite avec tant d'ardeur l'abolition de l'esclavage, lorsque j'ai vu M. Lincoln, prenant au sérieux ses serments et la constitution, hésiter pendant plusieurs heures à signer la loi du congrès qui déclarait libres certains esclaves appartenant aux insurgés. Il a fini par signer, et il a bien fait; l'état de guerre a pour eflet de conférer au chef de l'État, qui est aussi chef de l'armée, certains droits exceptionnels. Entraver le mouvement eût été une grande faute, mais le précipiter eût été une faute bien plus grande. 11 appartenait au président de se préoccuper plus que personne du besoin de maintenir intacte l'unanimité du Nord, en évitant de blesser par des mesures trop brusques les limitrophes désormais fidèles, en ménageant aussi les sentiments du parti démocrate qui se rallie chaque jour davantage à la cause de l'aflVanchissement, mais qui ne saurait franchir en un jour l'espace qui le séparait des républicains. A chaque jour suffit sa peine : à mesure qu'on avancera, à mesure

que l'opinion du Nord achèvera de se former dans le sens de l'abolition progressive, M. Lincoln pourra prendre des initiatives impossibles au début.

M. Lincoln a fait acte de raison et d'humanité en refusant les bataillons noirs que lui offraient les réfugiés du Canada et en écartant aussi longtemps que possible les mesures propres à provoquer des soulèvements d'esclaves dans le Sud.

M. Lincoln s'est efforcé de fortifier son cabinet dans le sens de la résistance aux abolitionistes absolus. N'est-il jamais allé trop loin dans ce sens? ce n'est pas moi qui l'affirmerai. La révocation de M. Fremont, quoique nous ne soyons pas à même de la juger complètement en Europe, a aflligé chez nous les amis de la liberté.

Mais combien de mesures qui rachètent celle-là! M. Lincoln, n'allons pas l'oublier, a aboli de fait la loi des esclaves fugitifs, a donné aux généraux les ordres les plus libéraux en ce qui concerne les nègres, a annoncé enfin (progrès immense!) que des relations diplomatiques seraient ouvertes avec deux républiques noires, Libéria et Haïti. Ces premiers actes en promettent d'autres; je les attends avec une parfaite confiance.

11 n'était pas inutile de donner des instructions aux généraux. Plusieurs, semblant méconnaître le but élevé du mouvement américain et poussant jusqu'à l'ex-

trême le désir d'enlever à la guerre tout caractère abolitioniste, avaient presque transformé leurs soldats en chasseurs de nègres et leurs camps en prisons. 11 y a eu, hélas! des esclaves mis aux fers, des esclaves battus, des esclaves rendus à leurs maîtres ! On ose à peine penser aux conséquences de pareils actes. Grâce à Dieu, ils sont devenus désormais impossibles, la circulaire du mois d'août a réglé la matière de la façon la plus libérale : recevoir les esclaves fugitifs, les employer en qualité d'hommes libres et en échange d'un salaire, se réserver le règlement de l'indemnité due au maître, si celui-ci n'est pas insurgé, tels sont les principes posés par le ministre de la guerre.

Le général Fremont allait plus loin. Sa proclamation, que le président a modifiée, dépassait les limites posées par le congrès et constituait par conséquent un excès de pouvoir qu'on a eu raison de réprimer, malgré le sentiment généreux qui avait inspiré M. Fremont. Il avait, paraît-il, d'autres torts encore ; un luxe incroyable d'ctat-major, des dépenses exagérées, peu de capacité administrative, voilà ce qu'on pouvait lui reprocher. On ajoutait, mais ceci est une question qu'il ne nous a})partient pas d'examiner, que, malgré ses talents éminents d'ingénieur, d'explorateur, il était mauvais général, qu'il n'avait su secourir à temps ni l'héroïque Lyons, ni les défenseurs de Lexington, ni le corps d'armée écrasé à Springfield , qu'enfin l'opéra-

tion principale de la guerre, l'expédition du Mississipi périclitait entre ses mains.

Encore un coup, nous ne sommes pas juges. M. Frenioiit a réclamé avec énergie contre ce rapport de l'adjudant général Thomas, qui a servi de hase à sa révocation et que les événements ont pris plaisir, depuis, à démentir sur tous les points. Peut-être M. Fremont a-t-il été injustement sacrifié; quoi qu'il en soit, il est difficile de ne pas regretter que l'acte le plus rigoureux de M. Lincoln soit précisément tombé sur un homme aussi excellent. Le « trouveur de sentier {pafh finder) » jouit aux États-Unis d'une immense popularité à laquelle est associée madame Fremont, qu'on nomme familièrement « notre Jessie, » et que l'armée du Missouri a vue marcher à côté de son époux. M. Fremont représentait aux yeux de l'Europe une tendance libérale et généreuse, qu'on a pu croire, à tort sans doute, enveloppée dans sa disgrâce.

Ce qui a ajouté au prestige de M. Fremont, c'est que sa révocation est venue l'atteindre au moment où il poursuivait l'ennemi, presque à la veille d'une bataille. Sa proclamation de Spingfield est empreinte d'une tristesse patriotique dont il est impossible de ne pas être touché. En prenant congé de ses soldats enthousiastes et exaspérés, le général ne se préoccupe que d'apaiser les colères, que de maintenir la discipline, que de transmettre intacte à son successeur plus heureux que lui cette armée sine de remporter la victoire.

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11 y a là des paroles qui font vibrer la fibre morale, (les paroles comme il ne nous en est pas venu assez d'Amérique depuis un an. Aussi ai-je dû m'airêter sur cet incident et dire en quelques mots ce que nous a fait éprouver en Europe le spectacle de ce général destitué devant l'ennemi. S'il y a eu erreur, comme j'incline à le croire, elle sera réparée; si M. Fremont, malgré ses qualités éminentes sous d'autres rapports, est peu capable de commander une armée, il n'en demeurera pas moins un des caractères les plus élevés de l'Amérique, et sa conduite au moment de sa disgrâce demeurera l'un des faits glorieux de notre temps.

En tout cas, je suis heureux de le dire, sa révocation ne saurait s'expliquer par le motif qu'on a affecté de soupçonner. Ce n'est pas en qualité d'abolitioniste qu'il a été écarté, car, d'un côté, il avait admis la modification introduite par le président dans sa proclamation , et, d'autre part, le ministre de la guerre qui a proposé son rappel était abolitioniste plus prononcé que lui-même.

On dirait vraiment, à entendre certaines personnes, que le gouvernement de M. Lincoln n'a été signalé par aucun progrès dans le sens de la liberté des noirs ! J'en rappelais quelques-uns tout à l'heure; mais il en est d'autres qu'il faut mentionner.

Le h décembre, le secrétaire d'Etat a adressé au

général Mac-Glellan une lettre détaillée qui ne permet plus aucune méprise à l'égard des esclaves fugitifs ; loin de les emprisonner, dit M. Seward, on doit emprisonner ceux qui les poursuivent.

On avait arrêté à Washington un esclave fugitif, conformément à la fameuse loi que chacun sait. Le gouvernement a ordonné sa mise en liberté immédiate.

Les instructions données aux expéditions maritimes qui se rendent dans le Sud, contiennent ces déclarations formelles : « Vous pourrez accepter les services de ceux qui, fugitifs ou non, les offriront au gouvernement national... Yous donnerez à tous les propriétaires loyaux l'assurance que le congrès leur assurera une juste compensation. »

Le congrès, de son côté, ne reste pas inactif. Il a ordonné une enquête au sujet d'un certain nombre d'esclaves encore enfermés dans les prisons de Washington. Il a devant lui plusieurs plans dont le caractère ouvertement abolition iste ne saurait être contesté. Saisi par le dernier message de M. Lincoln de questions graves qui toutes se rapportent à l'émancipation, il ne paraît pas éloigné d'aborder bientôt les mesures plus décisives qu'annonçait son bill de confiscation .

Un fait, entre autres, permet de mesurer la distance déjà franchie depuis l'élection de M. Lincoln. On se rappelle que sous ses prédécesseurs la traite

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était en pleine prospérité. Dans l'espace d'une année, plus de cent navires avaient été armés dans les ports des Etats-Unis, et s'il y avait cà et là quelques poursuites, elles n'étaient jamais suivies de condamnations sérieuses. C'était le temps où M. Slidell, l'un des commissaires saisis l'autre jour à bord du Trent, proposait au Sénat des résolutions invitant le président à signifier aux puissances que l'Amérique allait cesser d'entretenir sa quote-part de croiseurs dans les eaux africaines. Aujourd'hui, les choses ont bien changé, car pour la première fois depuis bien des années, un capitaine négrier vient d'être condamné à mort pour crime de traite. Bien plus, malgré les répugnances que la. peine de mort inspire à M. Lincoln, malgré les efforts inouïs que les amis du condamné ont faits pour le sauver, son exécution a eu lieu. On peut juger par là que l'époque des violences contre les croiseurs anglais, des entreprises sur Cuba, des conférences d'Ostende, des programmes signés par MM. Buchanan, Mason et Soulé en faveur de l'extension indéfinie de l'esclavage, est enfin loin derrière nous.

Les progrès de l'opinion sont rapides et la description que je faisais tout à l'heure de l'état des partis dans le Nord cessera bientôt d'être exacte. Il s'accomplit au fond de la Société américaine un travail silencieux dont les résultats ne tarderont pas à paraître. La conviction que l'esclavage est le grand coupable,

que l'esclavage doit périr et que sans cela il n'y a rien de fait, gagne incessamment du terrain. « Il y a un principe moral dans notre guerre. D'où était venu notre abaissement ? Pourquoi faut-il maintenant que notre peuple se relève ? C'est l'esclavage qui l'a fait [slavery has done it). L'esclavage est l'archirebelle , le grand traître, le seul traître en réalité ; la rébellion tout entière est contenue dans l'esclavage. )> Ces idées et ce langage, impopulaires ou suspects il y a quelques mois, sont maintenant dans presque toutes les bouches. Les démocrates eux-mêmes se tournent de ce côté. Il semble absurde à tout le monde de combattre pour ramener purement et simplement la situation d'où la guerre civile est sortie. Si l'on ne voulait pas autre chose, à quoi bon nommer M. Lincoln, affronter une crise immense, immoler des milliers de vies et ajouter des milliards à la dette ?

Le bon sens des Américains joue ainsi son rôle, il vient en aide à leur conscience. La nature morale du conflit, d'abord confuse aux yeux d'un grand nombre, se découvre ainsi toujours plus dans sa majesté. Il arrive à cette cause-là comme à toutes les causes généreuses, elle grandit et se fortifie en marchant, vires acquîrit cunclo.

L'influence de la guerre a été décisive sous ce rapport. Les balles qui ont percé Ellsworth et Lyons ont tué chez des milliers d'hommes les préventions qui obsédaient encore leur esprit et qui les empêchaient

de voir nettement la portée de la dernière élection présidentielle. 11 est désormais impossible que la guerre s'achève sans avoir porté à l'esclavage le coup dont il doit mourir, un peu plus tôt, un peu plus tard. M. Charles Summer exprimait éloquemment cette pensée, quand il s'écriait naguère au sein de la convention républicaine de Worcester : — « Contemplez la guerre, étudiez-la de tous côtés, vous verrez toujours l'esclavage comme cause unique de ses maux. Jamais les paroles de l'orateur romain n'ont été plus applicables : Nulhim facinus extitit nisi per te, nidlum flagitium sine te. (Aucun attentat n'existe que par toi, aucune infamie sans toi.) L'esclavage est la cause de la guerre ; il est sa puissance, sa fin, son but, son tout. On a souvent dit que la guerre mettra fin à l'esclavage; cela est probable, mais ce qui est plus sur encore, c'est que l'abolition de l'esclavage mettra fin à la guerre. »

L'entraînement des esprits est tel, qu'on peut craindre à certains moments une marche un peu emportée. Le sentiment abolitioniste le plus vif s'est propagé, assure -t- on, dans l'immense armée des volontaires ; on a même vu des régiments qui traversaient les villes du Nord en chantant l'hymne de John Brown : « Le vieux John Brown est couché dans son tombeau; mais son âme marche devant nous. Alléluia ! Alléluia! »

On se rappelle l'étrange discours d'un colonel.

M. Gochiane, et l'approbation plus étrange encore que lui donna si ouvertement le ministre de la guerre, M. Cameron. Il ne s'agissait de rien moins que de pousser à l'armement des esclaves. Il est possible sans doute que la puissance des événements amène l'Amérique jusque-là, les révolutions sociales ont en elles des forces souvent aveugles auxquelles les plus sages résistent mal; mais les amis des noirs seront les premiers en ce cas à déplorer de pareils entraînements. Je comprends à merveille que M. Lincoln s'expose au reproche de modérantisme, plutôt que de subir le joug des jacobins de l'abolition. Lorsque le général Phelps, s' adressant aux populations de la Louisiane et du Mississipi. proclame en termes vigoureux la haine des Anglo-Saxons contre l'esclavage, on peut l'accuser d'aller un peu vite ; toutefois il n'y a rien là qui provoque directement les révoltes noires. Ce qui' nuirait plus loin devrait être énergiquement combattu. 11 y a au congrès un parti qui ne reculerait pas devant les moyens extrêmes et qui voudrait assurer son succès en commençant par obtenir la destitution du général Mac-Clellan. M. Lincoln est dans son rôle quand il résiste,- quand il biffe une partie du rapport de M. Cameron, quand il le remplace par un minisire plus conservateur, quand il assure son appui au jeune général en chef, quand il se déclare prêt à adopter les mesures favorables à l'émancipation, sans accepter celles qui engendreraient la guerre servile.

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